On croyait Zack Snyder revenu pour rejouer la carte du grand spectacle cabossé ; le voilà qui débarque à Toronto avec The Last Photograph, un projet qu’il porte depuis plus d’une décennie et qui s’est déjà pris une volée de bois vert. À ce stade, on ne parle plus d’un simple film, mais d’un test de résistance pour un cinéaste qui adore les images qui cognent et laisse souvent le récit sur le carreau.

Pour remettre un peu d’ordre dans ce joli bazar : The Last Photograph existe dans les cartons depuis au moins 2011. À l’époque, le film devait passer entre les mains de Niels Arden Oplev, avec Christian Bale et Sean Penn en têtes d’affiche. Le destin a préféré une trajectoire plus tordue, et Snyder a fini par récupérer la mise, en gardant l’idée de départ qu’il avait lui-même conçue avant de confier le scénario à Kurt Johnstad, son complice de 300. Le résultat, présenté au Festival international du film de Toronto en septembre 2026, s’inscrit dans une période très particulière de sa carrière : après les deux échecs massifs de Rebel Moon sur Netflix, le réalisateur revient avec un long métrage plus personnel, plus isolé aussi, puisqu’il s’agit de sa production la plus indépendante à ce jour, sans studio ni plateforme pour amortir la chute. Autrement dit : Snyder a retiré les roulettes, et le vélo part déjà de travers.

Le film suit un ancien agent de la DEA et un photographe de guerre partis dans la jungle sud-américaine à la recherche des enfants disparus de l’ex-agent, tout en cherchant à venger la mort de leurs parents. Sur le papier, on tient un canevas de thriller de survie et de vengeance qui coche les cases du récit d’expédition, du trauma familial et du cauchemar tropical. Dans les faits, les premières réactions venues de Toronto décrivent surtout un objet lourd, confus, interminable et saturé de tics. Barry Hertz, critique au Globe and Mail, a parlé d’une « tournée fluviale vulgaire, pesante et pas un peu raciste » ; commentaire repris ici pour ce qu’il dit de la réception, pas pour faire joli dans le décor. De son côté, Elizabeth Mulloy a estimé sur X que Snyder mériterait une mise au ban des réalisateurs, tandis que Jason Gorber, de That Shelf, a parlé d’un des pires films passés par le festival. On a connu accueil plus tendre. Quand la première salve critique ressemble à une exécution, ce n’est plus un signal faible, c’est un gyrophare.

Un auteur en mode grand écart permanent

Le cas Snyder, on le connaît par cœur et c’est bien pour ça qu’il continue d’énerver autant qu’il fascine. Depuis Dawn of the Dead en 2004, puis 300 en 2006, Watchmen en 2009 ou Man of Steel en 2013, il a construit une filmographie où la puissance plastique prime souvent sur la respiration dramatique. Ses films ont une signature immédiate : ralentis, contre-jours, corps sculptés, mythologie en surplomb, goût du tableau plus que de la scène. C’est sa force, et parfois son péché originel. On peut aimer ou non, mais on ne confond jamais un film de Snyder avec celui du voisin. Le problème, c’est qu’à force de faire de chaque plan une affiche, il lui arrive de laisser le film sans pouls.

Avec The Last Photograph, il pousse encore plus loin cette logique d’auteur total. Il a dirigé, cadré, tenu la caméra, et s’est impliqué dans un projet qui ressemble à une déclaration d’intention : faire du cinéma sans filet, sans machine industrielle pour lisser les angles. Sur le papier, c’est séduisant. Dans la réalité d’un festival, ça peut aussi virer au numéro d’équilibriste qui se prend les pieds dans le câble. Les réactions évoquent justement une mise en scène jugée lourde, un scénario mal arrimé, des dialogues en bois et une violence gratuite qui finit par écraser le reste. On n’est pas dans la critique de détail ; on est dans le procès en méthode.

Affiche de The Last Photograph
Affiche de The Last Photograph

Toronto sort le thermomètre, et il est cassé

Le Festival de Toronto a souvent servi de laboratoire à des films qui divisent, mais là, le signal est brutal. Plusieurs voix ont insisté sur le caractère excessif du film, son rythme poussif et son goût du choc pour le choc. Matt Neglia, de Next Best Picture, l’a décrit comme le pire film vu jusque-là dans la sélection, pointant des choix d’écriture mal inspirés, des scènes de nudité et de violence jugées gratuites, des dialogues raides et des performances vides. Evan Miller, producteur chez Fox News, y a vu une parodie de cinéma d’auteur. On peut sourire de la diversité des sources, mais le faisceau est net : personne ne semble avoir trouvé de colonne vertébrale à l’ensemble.

Ce qui rend l’affaire intéressante, c’est que Snyder ne revient pas ici avec un blockbuster calibré pour le box office mondial, ni avec une franchise à protéger. Il revient avec un objet presque artisanal, né d’un projet de longue durée, passé par plusieurs mains, et finalement récupéré par un cinéaste qui aime manifestement les zones de turbulence. C’est là que le film devient méta malgré lui : The Last Photograph parle d’une quête, d’une perte, d’une revanche, mais il raconte aussi l’obsession d’un auteur pour une certaine idée du cinéma comme bloc de matière brute. Sauf que la matière, quand elle ne prend pas, ça fait juste une brique. Et une brique de plus dans la filmographie Snyder, on commence à avoir l’habitude de la voir tomber du mur.

Le culte, la claque et le grand écart

Il faut aussi rappeler pourquoi Snyder reste un cas d’école dans l’industrie. Son cinéma a toujours vécu sur une ligne de crête entre culte et rejet, entre fascination visuelle et frustration narrative. Ses partisans y voient un styliste, un formaliste, un metteur en scène qui pense en blocs d’images et en mythologies modernes. Ses détracteurs, eux, lui reprochent une pompe visuelle qui écrase l’émotion et une tendance à confondre gravité et épaisseur. Les deux lectures cohabitent depuis longtemps, et The Last Photograph ne fait que les radicaliser. Quand un film suscite des réactions aussi violentes dès sa première projection, ce n’est pas seulement qu’il est raté ou réussi : c’est qu’il touche un nerf déjà à vif.

La suite dépendra évidemment de la réception plus large, du montage final, de la circulation du film hors du festival et de la manière dont le public se positionnera face à ce nouvel opus. Mais une chose est déjà claire : Snyder n’a pas perdu son pouvoir de polarisation. Il continue de fabriquer des objets qui refusent le consensus, ce qui est à la fois sa marque et son piège. À force de vouloir signer un cinéma de la démesure, il finit parfois par offrir un splendide accident de la route. Et franchement, on n’est pas sûr qu’il conduise avec des gants.

Part.
Laisser Une Réponse