Avant de devenir le garçon de ferme qui regarde les étoiles et finit par faire vaciller l’Empire, Luke Skywalker a failli se retrouver propulsé sur une planète Wookiee, à jouer les héritiers d’un trône poilu. Oui, on parle bien de Star Wars : le genre de saga où même les idées abandonnées ont assez de matière pour nourrir des décennies de fantasmes de fans.
À ce stade, difficile d’imaginer Star Wars: Episode IV – A New Hope autrement que dans sa version canonique de 1977, celle qui a rapporté plus de 775 millions de dollars dans le monde au fil de ses multiples ressorties et qui a posé les bases d’une franchise devenue machine à cash et machine à mythes. Pourtant, les brouillons de George Lucas, documentés depuis longtemps par Empire of Dreams: The Story of the Star Wars Trilogy (2004) et par le livre de J.W. Rinzler, The Making of Star Wars: The Definitive Story Behind the Original Film (2007), racontent une autre histoire : celle d’un film encore instable, encore baroque, encore en train de chercher sa colonne vertébrale. On y croise un Annikin Starkiller, un Han Solo amphibien, et un C-3PO plus louche qu’un vendeur de bagnoles d’occasion. Bref, le chantier était costaud.
Dans cette matière première, un détail ressort avec une belle insolence : Luke devait, à un moment, atterrir sur la planète des Wookiees, affronter un chef local, gagner sans tuer, puis être adoubé comme fils du chef. Le futur Jedi en prince tribal ? Lucas n’était pas loin de transformer son space opera en récit d’initiation quasi mythologique, avec totems, hiérarchie et passage du flambeau à la sauce jungle.
Le brouillon, cette belle bête mal peignée
Pour rappel, George Lucas ne bricolait pas seulement des noms ou des accessoires. Il testait des structures entières. Dans l’entretien accordé à Rolling Stone en 1977, rapporté par Paul Scanlon, il explique avoir écrit quatre versions différentes de l’histoire, avec des environnements et des trajectoires distincts. Dans l’une d’elles, la planète des Wookiees était un vrai terrain d’action : avant-poste impérial, combat rituel, ralliement des clans, attaque coordonnée contre la base ennemie. On n’est pas dans la décoration exotique, on est dans la dramaturgie pure.
Et là, on voit mieux ce que Lucas cherchait : pas seulement un héros, mais un héros absorbé par une culture étrangère, reconnu par elle, puis légitimé par elle. Le péché originel de Star Wars n’a jamais été son simplisme supposé ; c’est au contraire sa capacité à recycler des mythes très anciens dans une carrosserie de série B spatiale. On peut sourire aujourd’hui de l’idée d’un Luke couronné chez les Wookiees, mais sur le fond, c’est du Joseph Campbell en fourrure, avec un budget de production qui, en 1977, tournait autour de 11 millions de dollars. Pas exactement une fantaisie de salon.

Des Ewoks avant l’heure, et la machine à recycler
Sauf que cette idée n’a pas disparu. Elle s’est déplacée. Une partie de ce que Lucas imaginait pour les Wookiees a fini par se retrouver, réécrit et miniaturisé, dans les Ewoks de Star Wars: Episode VI – Return of the Jedi (1983). Même logique de peuple forestier, même bascule vers la résistance primitive, même scène de cérémonie autour du feu, même goût pour le rituel collectif. Les Ewoks ont souvent été traités comme un gadget commercial, mais ils sont aussi l’ombre portée d’un projet plus vaste : celui d’une rébellion qui ne vient pas seulement des héros principaux, mais d’une communauté locale qui se met à renverser la table.
On pourrait presque parler d’un transfert de matière entre deux espèces de petits peuples mignons qui, chez Lucas, servent à faire entrer le politique dans le conte. Le cinéma de Star Wars adore les détours : il prend une idée trop vaste, la compresse, la rend vendable, puis la ressort plus tard sous une autre forme. C’est le grand art de la franchise avant même que le mot ne devienne un mot d’ordre industriel. Et franchement, il fallait un certain culot pour imaginer que la bataille finale du premier film puisse être menée non par les Rebelles, mais par les Wookiees eux-mêmes, après une petite séance d’entraînement au pilotage. On est à deux doigts du délire, mais un délire très lucide.
Kashyyyk, ou le fantôme dans la jungle
Autre valeur de ce dossier : il rappelle que Kashyyyk n’est pas seulement un décor tardif. La planète des Wookiees finit par apparaître dans Star Wars: Episode III – Revenge of the Sith (2005), mais de façon assez brève au regard de son potentiel. Elle avait déjà été l’un des centres de gravité les plus étranges de The Star Wars Holiday Special (1978), ce machin de télévision devenu légendaire pour de mauvaises raisons, qui a tout de même fixé dans la mémoire collective l’existence d’un Life Day wookiee. Là encore, Lucasfilm a laissé traîner une idée, puis l’a réinjectée ailleurs, comme si la galaxie fonctionnait par sédimentation de brouillons.
Ce qui est délicieux, c’est que le fameux “lived-in universe” vanté par Paul Scanlon dans Rolling Stone prend ici tout son sens : les Wookiees n’étaient pas juste des grosses peluches de passage, mais un peuple pensé avec une histoire, des rites, une organisation, des usages. Le monde de Star Wars tient autant par ses trouvailles que par ses abandons, et c’est peut-être pour ça qu’on continue d’y revenir comme à une vieille maison pleine de pièces condamnées. On y ouvre une porte, on trouve un couloir qui ne mène nulle part, puis un autre film vient récupérer ce couloir vingt ans plus tard. C’est un bazar, oui. Mais un bazar magistralement tenu.
Alors oui, Luke Skywalker en prince Wookiee, ça sonne comme une blague de salle de montage. Mais derrière la blague, il y a la méthode Lucas : tester, déplacer, réécrire, faire circuler les motifs jusqu’à ce qu’ils trouvent leur forme rentable et mythique. Dans Star Wars, même les idées jetées au panier finissent par revenir déguisées, et c’est peut-être là que la saga a trouvé son vrai pouvoir de sorcellerie.
Bande-annonce VF de La Guerre des étoiles
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




