Avec Pretenders, on n’a pas droit à un simple hommage de plus à une bande de survivants du rock : le film attrape Chrissie Hynde au vol, avec ses angles, ses cicatrices et cette manière de tenir debout quand tout autour menace de s’effondrer. Le projet promet moins la carte postale d’une légende que le portrait d’une femme et d’un groupe qui ont traversé les décennies comme on traverse une tempête : en encaissant, en mordant, en recommençant.

Pour situer la bête, il faut rappeler qui sont les Pretenders dans l’histoire du rock : fondés à la fin des années 1970 autour de Chrissie Hynde, ils débarquent dans le sillage du punk et de la new wave, avec ce mélange très particulier de nerf, de mélodie et de sécheresse qui les distingue vite de la meute. Hynde, elle, n’a jamais joué la rock star de pacotille. Américaine installée au Royaume-Uni, journaliste musicale, observatrice acérée de la scène, elle arrive avec une culture pop énorme et une gueule de bois existentielle que le star-system n’a jamais vraiment su digérer. Le groupe, lui, a connu les morts, les départs, les reformations, les secousses internes, bref le genre de trajectoire qui transforme une discographie en dossier médical. Le rock, chez eux, n’a jamais été une pose : c’était une méthode de survie.

Dans ce contexte, un documentaire sur les Pretenders pouvait très vite tourner au mausolée poli, au panthéon de carton-pâte où l’on aligne les souvenirs comme des trophées poussiéreux. Sauf que ce type de film ne tient que s’il accepte le désordre, la contradiction, la part de tragédie qui colle à l’histoire du groupe comme une vieille odeur de club enfumé. Et c’est précisément là que le sujet devient intéressant : comment filmer une formation qui a toujours avancé entre éclat et casse, entre l’énergie de la scène et la violence des pertes ? Dès qu’on parle des Pretenders, l’hommage devient trop petit pour contenir la matière.

Une reine sans couronne, mais avec des griffes

Chrissie Hynde est un personnage de cinéma à elle seule. Pas parce qu’elle serait une figure “cool” au sens paresseux du terme, mais parce qu’elle concentre plusieurs mythologies à la fois : la femme seule dans un milieu d’hommes, la frontwoman qui tient la baraque, l’autrice qui regarde le monde avec une ironie sèche, presque défensive. Le documentaire, tel qu’on peut l’imaginer à partir de son angle critique, semble justement refuser de la transformer en sainte patronne du rock féminin. Et tant mieux. Les films musicaux les plus faibles font toujours la même erreur : ils confondent admiration et lissage. Ici, il faut au contraire que la rugosité reste visible, que l’on sente les angles morts, les tensions de groupe, les zones de frottement. Une icône sans aspérités, c’est juste une affiche.

Le cas Hynde est d’autant plus fort qu’il charrie une dimension méta très nette : elle a longtemps incarné une forme de distance, de contrôle, de lucidité presque brutale, alors que le rock adore les mythes de démesure et d’abandon. Elle, au contraire, a souvent donné l’impression de tenir la porte entre ouverte au chaos sans jamais lui laisser les clés. C’est peut-être là que Pretenders trouve sa meilleure matière dramatique : dans cette tension entre la flamboyance du groupe et la volonté de ne pas se laisser dévorer par la machine à fantasmes. On n’est pas loin d’un vieux paradoxe hollywoodien, sauf qu’ici les projecteurs sentent la bière tiède et la batterie qui claque trop fort.

Quand la légende fait du bruit, la tragédie fait le reste

Le mot “tragédie” dans le titre n’est pas là pour faire joli, et c’est heureux. Dans le rock, la tragédie a souvent été exploitée comme un parfum marketing, un supplément d’âme pour vendre des archives. Mais chez les Pretenders, elle fait partie du noyau dur. La disparition de membres du groupe, les ruptures, les recompositions successives : tout cela n’est pas un décor, c’est la structure même du récit. Un bon documentaire musical ne devrait jamais oublier que les groupes sont aussi des organismes fragiles, des coalitions précaires, des familles de fortune qui peuvent exploser à la moindre secousse. La légende, ici, n’a rien d’un long fleuve tranquille : c’est un champ de mines avec de très bonnes chansons.

Ce qui rend un portrait comme celui-ci potentiellement précieux, c’est sa capacité à faire tenir ensemble deux choses que le discours rock sépare souvent à tort : la puissance et la vulnérabilité. Les Pretenders ont toujours eu cette élégance un peu féroce, cette façon de faire sonner la mélancolie sans la transformer en plainte. Si le film capte cela, il évite le piège du musée et retrouve ce que le cinéma musical peut avoir de meilleur : non pas conserver une époque sous vitrine, mais faire résonner une énergie, une blessure, une présence. On n’attend pas qu’il réécrive l’histoire. On attend qu’il la fasse vibrer encore un peu, avec le bon degré de saleté, de grâce et de mauvaise foi. Bref, pas un monument : un corps vivant.

Et c’est peut-être ça, le vrai luxe d’un documentaire sur Chrissie Hynde et les Pretenders : ne pas les ranger au rayon des figures intouchables, mais les regarder comme ce qu’ils ont toujours été, des artistes debout au milieu des décombres. Le rock aime les statues. Le cinéma, lui, a tout à gagner à filmer les fissures. Et là, on tient peut-être quelque chose de plus précieux qu’un hommage : un rappel que la grandeur, parfois, a la voix cassée.

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