Paramount n’a pas seulement un chèque de 111 milliards de dollars à faire passer à Bruxelles : le studio doit aussi sacrifier un vieux partenariat avec Universal pour espérer voir son rachat de Warner Bros. Discovery franchir la ligne d’arrivée. Et voilà comment l’Europe rappelle à Hollywood que les fusions XXL, ça ne se signe pas seulement à coups de powerpoint et de promesses de synergies.
La nouvelle, révélée dans le sillage des discussions avec la Commission européenne, dit beaucoup de l’état du marché. Depuis des années, les grands groupes américains rêvent de concentration, de rationalisation, de verticalité bien propre sur elle, avec à la clé des économies d’échelle, des catalogues plus costauds et des fenêtres de diffusion mieux verrouillées. Sauf que les autorités de concurrence, elles, regardent surtout la carte du monde et les parts de marché. Quand un mastodonte veut avaler un autre mastodonte, il ne suffit pas de promettre que tout ira bien. Il faut montrer patte blanche, couper dans le gras, et parfois renoncer à une vieille alliance qui rapportait tranquillement. Le cinéma industriel adore les mariages, mais les régulateurs préfèrent les contrats de séparation.
Dans ce dossier, la pièce à sacrifier s’appelle United International Pictures, la coentreprise de distribution que Paramount partageait avec Universal. Cette structure, née à l’époque où les studios avaient encore besoin de mutualiser leurs forces pour peser à l’international, a longtemps servi de machine de guerre discrète sur les marchés étrangers. Mais dans le contexte actuel, elle ressemble moins à un atout qu’à un caillou dans la chaussure. La Commission européenne, via son autorité antitrust, a demandé la sortie de Paramount de cette joint-venture la semaine dernière, et le groupe s’y plie pour tenter d’obtenir l’aval de l’Union européenne. On est loin du glamour des tapis rouges : ici, c’est plutôt comptabilité, concurrence et gros bras administratifs. Bruxelles ne fait pas du cinéma, elle distribue les rôles.
Le grand jeu des chaises musicales
En apparence, l’affaire pourrait passer pour un simple ajustement technique. En réalité, elle raconte un basculement plus large : les studios ne pensent plus seulement en films, mais en empires. Le modèle du blockbuster a muté en modèle de portefeuille. On ne regarde plus seulement le box office d’un opus, on scrute la valeur d’un catalogue, la puissance d’une plateforme, la capacité à verrouiller des franchises, à contrôler la distribution, à optimiser la post-production et à faire circuler les contenus d’un territoire à l’autre sans perdre un centime au passage. Le vieux rêve hollywoodien de la poule aux œufs d’or a pris une forme très contemporaine : moins de risques, plus de concentration, et si possible un monopole poli avec sourire corporate.
Le problème, c’est que les autorités européennes ont appris à reconnaître ce parfum de table rase. Depuis les grandes vagues de consolidation des années 1990 et 2000, chaque méga-opération promet la même chose : davantage de puissance, davantage d’efficacité, davantage de compétitivité face aux géants du streaming et aux plateformes mondiales. Mais plus les groupes grossissent, plus ils deviennent vulnérables aux objections réglementaires. Une fusion à 111 milliards de dollars ne se traite pas comme un simple changement de logo. Elle déclenche une enquête, des remèdes, des concessions, des arbitrages. Et parfois, un vieux partenariat finit sur le billot. Le péché originel des mégafusions, c’est de croire qu’on peut tout avaler sans indigestion.

UIP, ce vieux couple qui fatigue
United International Pictures n’est pas un détail anecdotique dans un coin de tableau Excel. Cette coentreprise a longtemps incarné une logique de coopération entre studios pour la distribution internationale, à une époque où la mondialisation des sorties passait encore par des accords très concrets de terrain. Mais le marché a changé. Les plateformes ont rebattu les cartes, les sorties en salles se négocient différemment, et les grands groupes veulent désormais maîtriser chaque maillon, du financement à l’exploitation, en passant par la fenêtre de diffusion. Dans ce contexte, garder un joint venture historique peut devenir un handicap stratégique, surtout quand un régulateur vous demande de choisir entre votre passé et votre futur.
Paramount, qui cherche à avaler Warner Bros. Discovery dans une opération évaluée à 111 milliards de dollars, sait qu’il faut parfois lâcher une branche pour sauver l’arbre. L’addition est salée, mais le calcul est limpide : mieux vaut céder une structure de distribution que risquer de voir le rachat s’enliser pendant des mois, voire se prendre un mur réglementaire. Le studio joue donc la carte du compromis, ce sport très hollywoodien qui consiste à appeler ça une stratégie quand, en coulisses, on serre les dents. Ce n’est pas un renoncement, c’est un ticket d’entrée.
Hollywood contre Bruxelles, round après round
Ce bras de fer n’a rien d’isolé. Depuis des années, les grandes manœuvres de l’industrie du cinéma et de l’audiovisuel se heurtent à la même question : jusqu’où peut-on concentrer le pouvoir sans étouffer la concurrence ? Les studios veulent des empires intégrés, les régulateurs veulent éviter qu’un seul acteur ne contrôle trop de salles, trop de catalogues, trop de leviers de distribution. Dans une époque où le streaming a déjà bouleversé la hiérarchie des fenêtres et fragilisé l’exploitation en salles, la moindre fusion géante ressemble à une tentative de reprise en main. Et l’Europe, elle, n’a aucune envie de laisser se reconstituer des blocs trop puissants sans contrepartie.
Ce qui se joue ici dépasse largement le sort d’une coentreprise. C’est la manière dont Hollywood tente de survivre à sa propre inflation. Plus les budgets de production montent, plus les budgets marketing gonflent, plus les franchises deviennent des machines à fantasmes, plus les studios cherchent à mutualiser, verrouiller, absorber. Mais à force de vouloir tout contrôler, ils finissent par réveiller les gardiens du temple. Et ces gardiens-là n’ont pas de goût particulier pour les happy ends. Dans cette histoire, Paramount veut le gros lot, mais Bruxelles tient la caisse.
Alors oui, on peut imaginer que cette sortie de UIP ne soit qu’un des nombreux sacrifices sur l’autel de l’approbation européenne. Mais elle dit déjà l’essentiel : dans le cinéma des grands groupes, le vrai suspense ne se joue pas toujours sur l’écran. Il se cache dans les couloirs des régulateurs, entre deux demandes de remède et trois tableaux de parts de marché. Pas exactement le genre de séquence qui fait vendre des popcorns. Et pourtant, c’est là que se décide le prochain grand plan de Hollywood.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




