En 1980, Don Taylor embarque Kirk Douglas sur le pont du USS Nimitz pour un film qui pose une question de comptoir et de stratège : et si un porte-avions moderne débarquait la veille de Pearl Harbor ? Voilà le genre de prémisse qui fait saliver les amateurs d’histoire alternative et froncer les sourcils des puristes du continuum espace-temps.

Sorti en 1980 chez United Artists, The Final Countdown s’inscrit dans cette drôle de zone grise où le cinéma de guerre rencontre la science-fiction de série B avec des moyens pas ridicules, mais pas non plus de quoi faire trembler l’Olympe. Le film de Don Taylor, cinéaste plus habitué aux séries télé et aux solides ouvrages de genre qu’aux grands coups d’éclat, profite d’un accès réel au USS Nimitz, ce qui lui donne une matière visuelle autrement plus convaincante que bien des productions plus tape-à-l’œil. Le tournage a même mobilisé des membres de l’équipage, crédités au générique, détail qui dit tout du projet : on n’est pas dans le fantasme en carton, mais dans le bricolage sérieux d’un film qui veut avoir l’air crédible, même quand son idée de départ tient du grand écart.

Le contexte industriel, lui, est assez savoureux. À la fin des années 1970 et au début des années 1980, Hollywood adore les concepts simples, les catastrophes spectaculaires et les récits à haute teneur en « et si ? ». Le succès du blockbuster a ouvert la voie à des films capables de vendre une promesse en une phrase. Ici, cette promesse est limpide : un porte-avions nucléaire, des avions modernes, Pearl Harbor, et le vertige de la causalité. C’est du high concept avant l’heure, avec un parfum de militarisme pop et de spéculation historique qui sent bon la salle obscure et le débat de fin de séance.

Le casting, lui, aligne du beau monde sans chercher à faire semblant d’être modeste. Kirk Douglas, déjà monstre sacré en fin de carrière, incarne le capitaine Yelland et coproduit le film. Martin Sheen joue un observateur civil, Charles Durning campe un sénateur de 1941, Katharine Ross apporte sa présence élégante, et James Farentino complète l’équipage avec un personnage de spécialiste de la Seconde Guerre mondiale, pratique quand on a besoin de quelqu’un pour rappeler que l’Histoire, la vraie, n’est pas un terrain de jeu. Lloyd Kaufman, cofondateur de Troma, passe aussi par là comme producteur associé et caméo, ce qui ajoute une petite couche de bizarrerie industrielle au paquet. Oui, le film a des airs de rencontre improbable entre la rigueur militaire et le goût du loufoque. Et ça fonctionne mieux qu’on pourrait le croire.

Le pont du Nimitz, ou le musée flottant du paradoxe

Le meilleur dans The Final Countdown, ce n’est pas seulement son idée de départ, c’est sa façon de la matérialiser. Le film s’attarde sur le navire, ses couloirs, ses instruments, ses avions, ses procédures. À l’époque, Roger Ebert reproche au long métrage de trouver son intérêt principal dans sa visite du porte-avions plutôt que dans sa fiction temporelle ; il lui accorde deux étoiles sur quatre. Vincent Canby, dans The New York Times, pointe de son côté un scénario absurde, des effets spéciaux involontairement comiques et des dialogues qui se prennent un peu trop au sérieux. On comprend la réserve. Mais on peut aussi lire ces défauts comme la signature d’un film qui ne cherche pas la finesse métaphysique d’un Back to the Future avant l’heure. Il veut surtout faire tenir ensemble une machine de guerre et une machine à fantasmes.

Et puis il y a cette idée, franchement irrésistible, de voir des marins de 1980 confrontés à l’instant où l’Histoire américaine bifurque. Le film joue avec le dilemme moral central du récit d’histoire alternative : faut-il intervenir, ou laisser le passé suivre sa trajectoire connue ? Le capitaine Yelland choisit de ne pas avertir de l’attaque à venir, par souci de ne pas casser la chronologie qu’il connaît. Voilà le vrai nerf du film : pas la SF en elle-même, mais la peur de tirer une balle dans le pied de l’Histoire. Le suspense n’est pas seulement militaire, il est moral, et c’est ce qui donne au film sa petite tension de fer à repasser dans une pièce déjà pleine de poudre.

Affiche de Jeszcze raz Pearl Harbor
Affiche de Jeszcze raz Pearl Harbor

Des Zeros, des stock-shots et un peu de culot

Sur le plan visuel, The Final Countdown ne triche pas complètement, mais il compose. Le film aligne des plans du USS Nimitz, des séquences aériennes et des images d’archives pour reconstituer Pearl Harbor. On repère sans peine les inserts de stock footage, ce qui n’a rien de honteux dans un film de ce calibre : au contraire, cela lui donne un côté artisanal, presque documentaire par endroits, comme si l’équipe essayait de faire beaucoup avec une enveloppe raisonnable. Ce n’est pas un mastodonte de studio à 100 ou 150 millions de dollars, c’est un thriller de milieu de gamme qui mise sur une idée forte et sur la présence physique d’un vrai navire. Dans le Hollywood des années 1980, c’est déjà une forme d’audace.

Ce qui fait tenir le tout, c’est aussi le plaisir très net du film à parler aux obsessionnels. Les passionnés d’aviation, de marine et de Seconde Guerre mondiale y trouvent leur compte, parfois plus que les amateurs de spéculation pure. Le scénario multiplie les types d’appareils, les détails techniques, les procédures, les discussions de pont. Bref, ça sent le film conçu par des gens qui savent qu’un public peut aimer voir un appareil décoller sans qu’on lui colle dix minutes de psychologie en contrebande. Le résultat n’est pas un chef-d’œuvre, mais un objet de cinéma franchement singulier : un film de guerre qui rêve de science-fiction, ou l’inverse, selon l’humeur du jour.

Le petit plaisir coupable des uchronies en uniforme

Si The Final Countdown continue d’intéresser, c’est parce qu’il touche à une obsession très contemporaine : refaire l’Histoire en pensée. Les récits d’uchronie, aujourd’hui, pullulent en séries, en romans, en jeux vidéo. En 1980, le film de Don Taylor n’a pas encore l’emballage sophistiqué des productions modernes, mais il a déjà la bonne question, la bonne image et le bon point de friction. On y sent une Amérique qui regarde encore la Seconde Guerre mondiale comme un socle mythologique, un moment fondateur qu’on peut revisiter sans cesse. Le film ne prétend pas résoudre le paradoxe temporel ; il s’en sert comme d’un moteur dramatique, et c’est très bien comme ça.

Au fond, c’est peut-être là que Kirk Douglas trouve son terrain idéal : dans un rôle de commandement, de décision, de tension entre l’autorité et le doute. Lui qui a souvent incarné des hommes de volonté joue ici un capitaine pris dans une situation où la volonté ne suffit plus. Le film a beau se prendre parfois les pieds dans sa propre logique, il garde une vraie tenue de récit et une idée simple qui claque encore aujourd’hui. On n’est pas face à un classique canonisé, mais devant un drôle de spécimen, assez bancal pour être vivant, assez sérieux pour accrocher, assez absurde pour rester en tête. Et franchement, qui aurait envie de demander à un film comme ça d’être sage ?

Dans le grand musée des uchronies de cinéma, The Final Countdown n’a peut-être pas la vitrine la plus clinquante. Mais il a ce petit truc de film qui ouvre une porte et laisse le spectateur faire le reste. Le genre de porte qu’on n’a pas forcément envie de refermer tout de suite.

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