On connaît Alan Hale Jr. pour son air de bon gros marin râleur dans Gilligan’s Island. Sauf qu’avant de devenir ce pilier de sitcom, l’homme a aussi traîné sa carrure dans des coins beaucoup moins accueillants du cinéma bis. Et The Crawling Hand, aujourd’hui visible sur Tubi, en est le meilleur petit caillou tordu.
Sorti en 1963, le long métrage de Herbert L. Strock appartient à cette époque bénie où Hollywood, ou plutôt ses marges industrielles, fabriquait des films de science-fiction horrifique à la chaîne, avec trois bouts de ficelle, une idée absurde et une foi presque touchante dans le pouvoir du sensationnel. On est en plein âge d’or du B-movie américain : les studios et les indépendants savent très bien qu’un monstre, une menace extraterrestre ou un corps contaminé suffisent à attirer le public adolescent dans les salles. Le film de Strock s’inscrit dans cette logique-là, avec son astronautique de pacotille, son bras qui se met à tuer et son sheriff joué par Alan Hale Jr., alors loin du statut de figure familière qu’il allait acquérir un an plus tard. Le charme du film tient précisément à ce décalage : un acteur associé au confort télévisuel plongé dans un cauchemar de série Z.
Herbert L. Strock n’était pas un débutant. Avant The Crawling Hand, il avait déjà signé I Was a Teenage Frankenstein en 1957 et How to Make a Monster en 1958, deux titres qui résument à eux seuls le programme : fabriquer du monstre, du bizarre, du bon marché, et le vendre avec aplomb. Le bonhomme savait aussi naviguer à la télévision, en passant par Maverick et Cheyenne, deux westerns où Hale Jr. avait justement fait des apparitions. Leur collaboration ne sort donc pas de nulle part : elle prolonge une circulation très classique entre petit écran et cinéma d’exploitation, où les mêmes visages passent d’un décor à l’autre selon les besoins du marché. À Hollywood, le passage du flambeau se fait parfois entre un saloon et un laboratoire louche.
Un sheriff, une main, et la logique du n’importe quoi
Dans The Crawling Hand, tout part d’un astronaute qui revient mal, très mal, de l’espace. Son corps est détruit, mais quelque chose survit, s’accroche, rampe. Un étudiant découvre ensuite une main sectionnée sur une plage, et l’objet devient le centre d’une série de morts et de soupçons. Le film joue à fond la carte du grotesque, avec cette idée délicieusement absurde qu’un membre séparé de son propriétaire puisse devenir une menace autonome. On est loin du raffinement de la science-fiction métaphysique ; ici, le film avance à coups de ficelles visibles, de dialogues fonctionnels et d’un sens du ridicule qui finit presque par lui donner du style.
Alan Hale Jr. y incarne le sheriff Townsend, un type plus prompt à dégainer qu’à réfléchir. Ce n’est pas un méchant au sens noble du terme, plutôt un représentant de l’autorité locale qui voit dans le premier jeune venu un coupable idéal. Et c’est là que le film devient amusant, au sens presque sociologique du mot : voir le futur Skipper jouer un homme prêt à flinguer un adolescent suspect, ça crée un petit frottement délicieux entre l’image publique de l’acteur et le personnage. Le film ne vaut pas seulement pour sa main tueuse, mais pour le court-circuit qu’il provoque dans la mémoire du spectateur.

Le Skipper chez les fous
Pour rappel, Gilligan’s Island démarre en 1964, soit un an après The Crawling Hand. Autrement dit, Hale Jr. tourne ce B-movie avant d’être définitivement associé à Captain Jonas Grumby. Ce détail change tout : on ne regarde pas un comédien venu en contre-emploi après la gloire, mais un acteur de télévision encore en circulation, qui navigue entre westerns, seconds rôles et curiosités de genre. Sa filmographie d’alors est d’ailleurs plus vaste qu’on ne l’imagine souvent, avec des passages chez John Wayne et dans des productions plus prestigieuses, même si le cinéma de genre reste pour lui une parenthèse rare.
Et c’est bien ce qui rend The Crawling Hand intéressant. Hale Jr. n’a tourné que deux films de science-fiction dans toute sa carrière, celui-ci et The Giant Spider Invasion, autre objet de culte passé par Mystery Science Theater 3000. Deux incursions seulement dans un territoire pourtant en pleine expansion dans les années 1960, au moment où la SF américaine se nourrit autant de l’angoisse nucléaire que des fantasmes spatiaux. Chez lui, ce n’est donc pas une habitude mais une anomalie. Une belle anomalie, même. On tient là un acteur qui n’a jamais vraiment voulu devenir homme de genre, et c’est justement pour ça que sa présence détonne.
Le bis, ce vieux copain pas très net
Le film a beau être bricolé, il possède ce que tant de productions lisses n’ont pas : une personnalité de travers. Le rythme est bancal, les effets spéciaux sentent la colle, les motivations tiennent sur un coin de table, mais l’ensemble ne cherche jamais à faire illusion. Il assume sa petitesse, son goût du sensationnel et son sérieux un peu benêt. Et dans le cinéma de série B, cette sincérité-là vaut souvent plus qu’un budget de production gonflé pour masquer le vide.
Que The Crawling Hand soit aujourd’hui disponible sur Tubi n’a rien d’anodin. Les plateformes gratuites ont pris le relais des vieux circuits de redécouverte télévisuelle, en remettant en circulation des films qui n’auraient jamais droit à une restauration prestigieuse ni à une sortie événement. Tant mieux : ce sont souvent elles qui permettent à ces petits monstres de continuer à mordre. Et celui-ci mord avec ses moyens, c’est-à-dire trois fois rien et une bonne dose d’aplomb. Le film n’a pas la classe d’un classique, mais il a ce parfum de cinéma qui ne s’excuse pas d’exister.
Au fond, The Crawling Hand raconte aussi une chose très simple : avant d’être un visage de confort, Alan Hale Jr. a traversé des zones plus étranges que son image ne le laisse croire. Et c’est peut-être là que se cache le vrai plaisir du film, dans cette petite fissure entre l’acteur qu’on croit connaître et celui qu’on découvre en train de jouer les shérifs trop zélés. Une main qui rampe, un sheriff qui s’emballe, un B-movie qui refuse de mourir : franchement, on a vu pire façon de tuer une heure et demie.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




