Elvis en maison de retraite face à une momie égyptienne, ça sonne comme une blague de fin de soirée. Sauf que Bubba Ho-Tep, signé Don Coscarelli avec Bruce Campbell, est bien plus malin que son pitch de comptoir ne le laisse croire.

Sorti en 2002, ce long métrage a été fabriqué avec un budget d’environ 1 million de dollars et n’a rapporté qu’un peu plus que ça au box-office. Autant dire que la machine à fantasmes n’a pas tourné à plein régime à sa sortie, malgré un concept qui aurait pu faire lever une salle entière à lui tout seul. Mais le vrai sujet n’est pas là : Bubba Ho-Tep appartient à cette catégorie de films qui arrivent trop tôt, trop petits, trop tordus pour le marché, puis finissent par prendre une revanche discrète dans les marges du culte. Et ce n’est pas un hasard si Slashfilm, par la plume de Ryan Scott, le remet en lumière en 2026 : le film vieillit avec une élégance un peu bancale, exactement comme ses héros. Le genre de petit miracle fauché qui devient plus grand avec les années.

Pour rappel, Don Coscarelli n’est pas n’importe qui : le réalisateur de Phantasm a toujours aimé les récits bancals, les objets cinématographiques qui penchent, qui grincent, qui ont l’air d’avoir été bricolés dans un garage hanté. Ici, il retrouve Bruce Campbell, monstre sacré du bis, éternel Ash Williams de la saga Evil Dead, et lui offre enfin un rôle qui ne repose pas sur la seule grimace héroïque. Campbell joue un Elvis vieillissant, fatigué, presque effacé par le monde, et c’est précisément là que le film devient intéressant : il ne se contente pas d’un délire absurde, il parle du passage du temps, de la disparition des mythes et de la façon dont les idoles finissent elles aussi en charpie. Sous la farce, il y a un requiem.

Un Elvis en survie, pas en parade

En apparence, le film repose sur une idée de série B absolument irrésistible : Elvis serait vivant, planqué dans une maison de retraite du Texas, et il ferait équipe avec un homme persuadé d’être John F. Kennedy pour combattre une momie. Franchement, il fallait oser. Mais Coscarelli ne filme pas ce délire comme une simple attraction foraine. Il le traite comme une méditation déglinguée sur l’âge, la mémoire, la solitude, et la manière dont les vieux corps deviennent des territoires oubliés par le récit dominant. On est loin du clinquant, loin du tape-à-l’œil, et c’est tant mieux.

Le film gagne aussi parce qu’il repose sur un duo improbable, mais jamais gadget. Bruce Campbell joue ici contre son image habituelle : moins de cabotinage, plus de fatigue, plus de mélancolie, plus de dignité cabossée. Face à lui, Ossie Davis apporte une gravité presque royale, comme si le film avait besoin d’un président fantôme pour donner du poids à son Elvis fantôme. Ce n’est pas juste drôle, c’est finement pensé. Le gag devient une élégie, et la blague se met à respirer.

Affiche de Bubba Ho-tep
Affiche de Bubba Ho-tep

Le bis qui a compris le temps qui passe

À ce stade, on peut parler de méta sans se faire des nœuds au cerveau. Bubba Ho-Tep raconte aussi deux artistes qui regardent leur propre carrière en face. Coscarelli, dans la cinquantaine, n’est plus le jeune faiseur de cauchemars d’autrefois ; Campbell, lui, doit déjà composer avec l’ombre d’Ash, ce personnage qui lui colle à la peau comme une malédiction sympa mais tenace. Le film transforme cette situation en matière dramatique. Il ne fait pas semblant d’ignorer la biographie de ses interprètes : il la recycle, la tord, la sublime. Et c’est là que le cinéma de genre devient grand, sans fanfare ni tambour.

Le commentaire de Ryan Scott sur Slashfilm insiste d’ailleurs sur ce point avec justesse : le film parle de vieillesse, de déclin, de fin de règne, mais sans sombrer dans le pathos. On y trouve même une forme de tendresse pour ceux que la société range trop vite dans le tiroir des survivances. Le nursing home devient un western de l’oubli, la momie un prétexte à réveiller les morts-vivants du quotidien. Et puis il y a cette musique de Brian Tyler, encore au début de sa carrière, qui donne à l’ensemble une ampleur inattendue avant de devenir l’un des compositeurs les plus sollicités de Hollywood, de Fast & Furious à plusieurs films Marvel. Pas mal pour un petit film de momie, non ? Le bis, quand il vise juste, a plus de nerf que bien des blockbusters ventrus.

Un trésor de vidéoclub qui refuse de mourir

Ce qui frappe, plus de vingt ans après sa sortie, c’est la résistance du film. Il a l’air d’un objet trouvé au fond d’un vidéoclub poussiéreux, mais il tient debout mieux que beaucoup de productions plus chères. Son culte n’a jamais explosé en mode franchise ou spin-off à rallonge, et c’est peut-être sa chance. Le projet de suite Bubba Nosferatu a été abandonné, Bruce Campbell a depuis rangé Ash au placard, et l’on peut difficilement imaginer une relance propre et lisse sans trahir ce qui fait la singularité du film. Parfois, laisser la relique tranquille, c’est encore la meilleure idée.

Il y a aussi, évidemment, une résonance plus sombre aujourd’hui. Bruce Campbell a évoqué récemment son diagnostic de cancer, et cette donnée donne au film une charge supplémentaire, presque cruelle, comme si son Elvis fatigué prenait une dimension de miroir. Le cinéma adore les icônes immortelles ; Bubba Ho-Tep, lui, regarde le corps qui lâche, le temps qui passe et les mythes qui s’éteignent sans prévenir. C’est moins vendeur qu’un blockbuster, plus fragile qu’un mastodonte, mais autrement plus vivant. Et si le vrai roi du film, au fond, c’était le temps lui-même ?

On peut toujours continuer à courir après les grosses machines, les univers étendus et les franchises qui s’auto-dévorent. Ou bien on peut se souvenir qu’un film à 1 million de dollars, avec une momie, Elvis et un président en fauteuil roulant, peut encore vous coller une vraie secousse. Ce n’est pas si fréquent. Et ça, mine de rien, ça vaut bien une couronne de travers.

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