On a beau connaître le manège William Castle par cœur, Strait-Jacket continue de faire son petit effet : un mélange de mélodrame, de sang et de mauvais goût assumé qui a tourné au culte. Et comme le film circule gratuitement ce week-end, autant aller vérifier pourquoi ce B-movie de 1964 tient encore debout quand tant de productions plus propres ont déjà pris la poussière.

Pour comprendre l’affaire, il faut revenir à ce que Castle fabriquait dans les années 1950 et 1960 : du cinéma d’exploitation taillé pour attirer le public par la promesse d’une expérience, pas seulement par le récit. House on Haunted Hill en 1959, The Tingler en 1959, 13 Ghosts en 1960 : à chaque fois, un film modeste, un concept accrocheur, un marketing qui frôle le numéro de foire. Le bonhomme savait vendre une séance comme on vend un tour de manège. Et ça marchait. Dans le cas de Strait-Jacket, sorti en 1964, Columbia Pictures a même poussé le bouchon jusqu’à distribuer des haches en plastique dans certaines salles. Oui, des haches. Le cinéma américain classique n’avait pas toujours les moyens de ses ambitions, alors il compensait avec du panache et un sens du grotesque assez réjouissant. Le secret de Castle, c’était de transformer la pauvreté de moyens en fête foraine macabre.

Autre détail qui compte : Castle aimait travailler avec des stars que Hollywood commençait à regarder de travers, par pur âgisme industriel. Joan Crawford, ici, n’est pas un simple nom en haut de l’affiche ; elle est le moteur du film, sa démesure, son moteur à explosion. Le rôle de Lucy Harbin lui offre un terrain idéal pour jouer à la fois la diva blessée, la mère mutilée et la menace ambulante. Leif Erickson, lui, incarne l’oncle bienveillant qui recueille la sœur meurtrière, une figure de stabilité presque absurde dans ce bain de pulsions et de décapitations. On comprend vite que le film ne cherche jamais la subtilité psychologique. Il préfère le grand écart : le soap familial d’un côté, le grand guignol de l’autre. Et franchement, ça a une gueule. C’est du mélodrame qui a pris une hache dans la figure et qui continue quand même à avancer.

Le camp, ce sport de combat

En réalité, Strait-Jacket fonctionne parce qu’il ne s’excuse jamais d’être excessif. Robert Bloch, qui signe le scénario, vient de l’ombre portée de Psycho et de tout ce que le cinéma d’horreur américain a appris à faire avec les pulsions familiales, les traumatismes et la maison comme piège mental. Ici, Castle ne cherche pas à rivaliser avec Hitchcock sur le terrain de la sophistication ; il préfère le frontal, le criard, le presque vulgaire. Joan Crawford hurle, menace, vacille, recommence. George Kennedy passe en coup de vent dans un rôle de sale type. Le film aligne les meurtres à la hache comme d’autres alignent les répliques assassines. On n’est pas dans la finesse, on est dans la jouissance baroque. Et c’est précisément pour ça que le film tient encore : il assume sa nature de monstre de foire, sans la moindre honte.

Affiche de La Meurtrière diabolique
Affiche de La Meurtrière diabolique

Le contexte industriel, lui, est assez savoureux. En 1964, les grands studios cherchent encore des recettes pour rentabiliser des productions moyennes face à la montée de la télévision et à l’érosion du rituel des salles. Castle comprend avant beaucoup d’autres que le spectacle ne se limite pas à l’écran. Il faut du hors-champ commercial, du gadget, de la promesse. Aujourd’hui, la gratuité en streaming remet ce cinéma dans une circulation presque ironique : ce qui était vendu comme événement de salle devient objet de redécouverte domestique, à portée de clic, sans le folklore de la distribution de haches. Le film a perdu ses accessoires, mais pas son culot.

Joan Crawford, reine du mauvais goût sublime

Ce qui rend Strait-Jacket si plaisant à revoir, c’est aussi la manière dont Joan Crawford y rejoue sa propre légende. À ce stade de sa carrière, elle n’est plus la jeune première, ni même la grande dame intouchable ; elle devient une figure de résistance, une actrice qui transforme la décrépitude hollywoodienne en matière dramatique. Le film, sans le dire, parle de ça : du passage du temps, de la peur d’être relégué, du vieillissement comme zone de combat. Crawford n’interprète pas seulement Lucy Harbin, elle négocie avec l’idée même d’être encore une star dans un système qui adore jeter ses idoles dès qu’elles ne brillent plus comme avant. C’est là que le film devient plus intéressant qu’un simple divertissement de série B. Il capte, sous son vernis de sang séché, la brutalité d’Hollywood envers ses propres monstres sacrés.

Et puis il y a cette drôle de sensation, au fond, qu’on regarde un film qui sait très bien qu’il est de mauvais goût et qui en fait une vertu. Le public d’aujourd’hui, habitué aux franchises qui surlignent tout à la truelle, peut encore y trouver un plaisir presque enfantin : celui d’un cinéma qui ose le ridicule sans se cacher derrière le cynisme. Leif Erickson, dans ce décor, apporte une forme de normalité qui rend le délire encore plus savoureux. On dirait un homme tombé par erreur dans un cauchemar de studio. C’est peut-être ça, le vrai charme de Strait-Jacket : un chaos très fabriqué qui finit par paraître plus sincère que bien des productions lisses.

Alors oui, si le film repasse gratuitement ce week-end, on peut difficilement imaginer meilleure excuse pour le revoir. Pas parce qu’il serait “important” au sens scolaire du terme, mais parce qu’il rappelle qu’un long métrage peut être à la fois un produit, un numéro de cabaret et une petite bombe de cinéma bis. Castle avait compris la combine : faire du pauvre avec panache, du grotesque avec méthode, du culte avec trois bouts de ficelle et une actrice en état de grâce nerveuse. Le reste, c’est de l’histoire de salle obscure. Ou de salon, désormais. Ce qui n’est pas tout à fait pareil, mais ça fait quand même le travail.

Bande-annonce VF de La Meurtrière diabolique

Part.
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