On croyait Star Trek condamné à expliquer ses monstres avec un gadget, un champ de force ou une particule exotique sortie d’un chapeau. The Griffin Incident préfère, lui, laisser la porte entrouverte et le spectateur avec un léger froid dans le dos.
La série de Paramount+, lancée en 2022 comme préquelle assumée de la mythologie Star Trek, a toujours aimé flirter avec les genres voisins : l’aventure pulp, le mélodrame spatial, la comédie de mœurs en uniforme. Mais avec l’épisode 2 de la saison 4, diffusé le 30 juillet 2026, elle touche à un vieux nerf de la franchise : la peur pure, sans mode d’emploi. Jim Kirk, Spock et La’an tombent sur l’USS Griffin, vaisseau Starfleet disparu dans des circonstances troubles, et l’épisode bascule dans une logique de maison hantée en apesanteur. Pas juste un décor inquiétant, non : une vraie machine à fantasmes macabres, avec apparitions, paranoïa et cette sensation très simple, très primitive, que quelque chose vous observe dans le noir. Et pour une saga qui adore rationaliser l’inexplicable, c’est presque un petit acte de sabotage.
Le vrai coup de griffe, c’est que Strange New Worlds ne cherche même pas à rassurer.
Quand le couloir devient un manoir
Le grand plaisir de The Griffin Incident, c’est son déplacement de décor mental. On n’est plus seulement dans le vaisseau perdu, lieu classique du space horror à la Alien ou Dead Space ; on est dans une maison hantée déguisée en croiseur fédéral. Les personnages entendent, voient, doutent, se fissurent. Le récit joue sur les réflexes du film de fantômes : les présences, les visions, la contamination psychologique, la montée de la suspicion. Sauf qu’ici, la série ne s’empresse pas de rabattre le fantastique sur une explication scientifique bien propre. Le malaise tient précisément à ce refus-là. On n’est pas dans le petit tour de passe-passe rassurant. On est dans le vertige.
Ce choix n’est pas anodin dans l’histoire de Star Trek. La franchise a souvent préféré l’énigme technologique au surnaturel franc du collier, comme si l’univers devait toujours rester cartographiable. Or l’épisode fait sauter ce verrou. Il laisse planer l’idée qu’une force malveillante a bien traversé le cadre, et qu’elle n’a pas besoin d’être traduite en jargon de laboratoire pour exister. C’est là que la série devient franchement plus inquiétante que beaucoup d’épisodes “horrifiques” qui, au fond, voulaient surtout expliquer pourquoi on avait eu peur.
Le vieux Catspaw dans le rétro, et pas pour faire joli
Impossible, devant cette dérive gothique, de ne pas penser à Catspaw, diffusé en 1967, premier vrai détour d’Star Trek par l’horreur Halloween. L’épisode avait été écrit par Robert Bloch, auteur de Psycho, ce qui donnait déjà une petite odeur de soufre à l’ensemble. À l’époque, Star Trek tentait un mélange assez délicieux de Shakespeare de pacotille, de sorcellerie de studio et de science-fiction à la sauce télévision des années 60. On y trouvait un chat noir, des sorcières, un château, et un final qui voulait faire peur avec les moyens du bord. Autant dire que le budget, comme souvent à la télévision de l’époque, faisait la gueule.

La comparaison est pourtant éclairante. Catspaw finit par retomber sur ses pattes grâce à un twist très Star Trek : les sorciers étaient en fait des extraterrestres très avancés, leurs “sorts” n’étaient que de la technologie mal comprise, et l’angoisse se dissolvait dans la logique scientifique. Le problème, c’est que cette pirouette a aussi un coût : elle désamorce le frisson. The Griffin Incident, lui, accepte de ne pas tout expliquer. Il ne cherche pas à faire de la peur un simple effet secondaire de la rationalité. Et ça, pour une franchise aussi portée sur l’ordre et la méthode, c’est presque un geste punk.
Le fantôme, ce passager clandestin
Le plus malin, dans l’épisode, tient à sa manière de faire du surnaturel non pas un gag ou une anomalie, mais une présence persistante. La dernière image, avec La’an face au vaisseau et cette silhouette spectrale qui semble encore rôder, relève du pur langage de cinéma d’horreur : on ne ferme pas la blessure, on l’ouvre un peu plus. Le cut final ne dit pas “tout est réglé”, il dit “ça continue”. Et ça, on le sent dans le ventre, pas dans le cerveau.
Cette logique rejoint d’ailleurs une vieille obsession de Star Trek : les zones où la science cesse d’être souveraine. Le capitaine Pike, dans un moment plus intime, raconte à La’an une histoire d’enfance liée à une grange soi-disant hantée. Le détail est beau parce qu’il ne sert pas seulement à humaniser le personnage ; il introduit l’idée qu’au sein même d’un univers fondé sur l’exploration et la connaissance, il reste des poches d’irrationnel. Des trucs qu’on ne range pas dans une base de données. Des trucs qui vous suivent, point barre.
On peut bien sûr imaginer que la série reviendra un jour sur l’USS Griffin, histoire de refermer le dossier proprement. Mais ce serait presque moins élégant. Le vrai pouvoir de The Griffin Incident tient dans son refus de la clôture. Il préfère l’inquiétude à la réponse, le frisson à la fiche technique. Et dans Star Trek, ce n’est pas un petit écart de ton : c’est une brèche dans le vaisseau.
Au fond, ce que l’épisode rappelle, c’est qu’une franchise peut durer des décennies sans cesser de se réinventer dès qu’elle accepte de regarder ses propres angles morts. Star Trek a souvent été une fabrique à idées, parfois un peu trop propre sur elle. Là, elle se salit les mains. Et franchement, ça lui va bien.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




