Avant que le super-héros ne devienne une machine industrielle à plusieurs milliards, il a longtemps barboté dans le bricolage, le kitsch et l’enthousiasme pur jus. Et c’est précisément là que ces cinq séries oubliées gardent encore un petit avantage sur les mastodontes d’aujourd’hui : elles n’avaient pas besoin de faire semblant d’être énormes pour exister.

Depuis la fin des années 2000, le genre a avalé Hollywood à une vitesse de grand huit sous amphétamines. Le Marvel Cinematic Universe, lancé en 2008 avec Iron Man, a imposé une logique de franchise totale, de liaisons permanentes, de fenêtres de diffusion calculées au millimètre et de budgets qui donnent le tournis. D’après les chiffres régulièrement compilés par les studios et la presse spécialisée, plusieurs opus du genre ont franchi le cap du milliard de dollars au box-office mondial, tandis que les coûts de production et de marketing se sont mis à grimper comme un mauvais élève qui aurait trouvé la sortie de secours. Résultat : on parle beaucoup des géants, des crossovers, des univers étendus, mais beaucoup moins des séries télé qui ont préparé le terrain en mode débrouille, avec trois bouts de ficelle et une foi presque touchante dans le pouvoir du costume moulant. C’est là que l’article de /Film, signé Witney Seibold, remet la main sur quelques curiosités qui n’ont pas disparu sous le tapis. Et franchement, ça fait du bien.

Le vrai sujet, ce n’est pas la nostalgie : c’est la résistance du bricolage face à la démesure.

Quand le camp avait encore du jus

Pour comprendre Electra Woman and Dyna Girl (1976), il faut remonter à l’ombre portée par Batman version 1966, la série de William Dozier avec Adam West et Burt Ward, devenue un totem du camp télévisuel. La série des Krofft s’inscrit dans cette lignée sans complexe : Deidre Hall et Judy Strangis y incarnent deux justicières qui bossent le jour comme journalistes et sortent l’arsenal gadget dès que le crime pointe son nez. ElectraBase, ElectraCar, ElectraComs : tout est dans le nom, tout est dans le clin d’œil. Le charme vient de là, d’une frontalité presque candide. On n’essaie pas de nous vendre du réalisme noirâtre, on assume le carton-pâte, les couleurs criardes, les méchants à moustache et la logique de série B télévisuelle. Et c’est précisément ce qui la rend encore regardable : elle sait ce qu’elle est, donc elle ne se plante pas.

Ce qui frappe aussi, c’est la façon dont ces séries fabriquaient des icônes sans attendre l’aval d’un empire de licences. Pas de plan de cinq phases, pas de comité de continuité cosmique, pas de table rase marketing. Juste des personnages, une énergie, et un imaginaire qui circule. On peut sourire de la naïveté, mais cette naïveté-là a une tenue. Elle ne sent pas la réunion de direction, elle sent le plateau qui tourne vite et le public familial qu’on veut accrocher sans l’endormir. Bref, ça a du répondant.

Des pizzas, des sabres et du quatrième mur en miettes

Avec Samurai Pizza Cats (1990), on change de registre sans quitter la folie douce des années 1990. La série japonaise, doublée en anglais avec un sens du gag qui frôle parfois l’absurde total, détourne à la fois les codes du tokusatsu, l’hystérie des Teenage Mutant Ninja Turtles et la logique des dessins animés pour enfants. Trois chats samouraïs travaillent dans une pizzeria et se retrouvent à défendre une ville peuplée d’animaux cybernétiques contre un rat politicien nommé Seymour Cheese. Oui, dit comme ça, on dirait une blague de fin de soirée. Sauf que la série tient la route parce qu’elle comprend le pouvoir du délire assumé.

Le plus beau, c’est son rapport au quatrième mur : la série le fracasse, le recolle, le renvoie au sol et recommence. Elle ne cherche jamais à faire croire à sa propre cohérence, elle préfère accélérer, surjouer, multiplier les apartés et les pirouettes. C’est du chaos organisé, et ce chaos-là a encore une sacrée gueule. Dans un paysage où tant de franchises se prennent au sérieux jusqu’à l’auto-parodie involontaire, cette petite bombe cartoonesque rappelle qu’un super-héros peut aussi être une machine à gags, à rythme et à pure vitesse. Pas besoin d’un budget pharaonique quand on a le sens du tempo.

Le héros qui ne dort jamais, ou presque

Night Man (1997) vient d’un autre coin du terrain : celui des comics de seconde ligne qui rêvaient de rivaliser avec Marvel et DC. L’Ultraverse de Malibu Comics, lancée en 1993, voulait clairement jouer dans la cour des grands. La série télé en reprend l’idée principale avec Johnny Domino, musicien devenu justicier après un accident aussi grotesque que super-héroïque. Matt McColm incarne ce héros nocturne avec un sérieux qui sauve le dispositif de la simple farce, tandis que Kim Coates donne à l’antagonisme une vraie présence.

Ce qui rend la série attachante, c’est sa modestie assumée. Les effets sont limités, les épisodes fonctionnent souvent sur la logique du vilain de la semaine, et pourtant l’ensemble ne donne jamais l’impression de tricher. On sent une volonté de faire du feuilleton d’aventure sans cynisme, avec un peu de techno, un peu de fantastique, un peu de noir urbain. Ce n’est pas grand, mais c’est propre, et ça change tout. À l’époque où les gros studios commencent déjà à rêver de domination transmédiatique, ce genre de série rappelle qu’un super-héros peut exister sans être le fer de lance d’une stratégie mondiale. Une petite victoire, mais une vraie.

Le Surfeur d’argent, ou l’animation qui vise les étoiles

Avec Silver Surfer (1998), on touche à quelque chose de plus ambitieux visuellement. Le personnage de Marvel, figure cosmique née sous la plume et le trait de Jack Kirby, se prête à merveille à une adaptation qui ose le décalage graphique. La série animée diffusée sur Fox Kids s’appuie sur des designs stylisés et des techniques CGI qui donnent à l’ensemble une texture singulière, parfois rugueuse, mais jamais paresseuse. Et puis il y a le détail qui fait lever un sourcil : Harlan Ellison a signé un épisode, D. C. Fontana un autre. Autrement dit, on n’était pas dans l’animation alimentaire.

Le résultat a quelque chose de précieux, parce qu’il prend au sérieux la dimension métaphysique du personnage sans l’enfermer dans le ronron. Le Surfeur n’est pas juste un type argenté sur une planche ; c’est un messager, un témoin, un être de passage. La série comprend cela et lui donne un cadre qui assume le verbe haut, les exclamations et la grandeur cosmique. On est loin du super-héros de supermarché : ici, le genre regarde les étoiles sans perdre le sens du graphisme. Et ça, mine de rien, ça tient encore très bien.

Cheesecake, cuir et culot

Black Scorpion (2001) clôt la sélection avec un parfum de série B qui ne s’excuse de rien. D’abord pensée comme téléfilm avant de devenir série, la création produite à l’ombre de Roger Corman pousse le curseur du camp jusqu’au bout. Michelle Lintel reprend le rôle-titre, après Joan Severance, dans un univers où les villains ont des noms de cabaret super-vilain et où les costumes ne cherchent pas à cacher leur fonction de fantasme. Adam West et Frank Gorshin viennent même y faire un tour, comme si la série voulait accrocher un fil direct avec Batman 1966 et tout son héritage de second degré.

Ce qui pourrait n’être qu’un prétexte à accumulation de silhouettes et de tenues moulantes fonctionne parce que la série sait exactement quel contrat elle propose. C’est cheap, oui. C’est idiot par moments, aussi. Mais c’est fabriqué avec une conviction telle que le plaisir finit par l’emporter. Le mauvais goût n’est pas un défaut quand il est tenu avec autant de discipline. Et c’est peut-être là le secret de ces séries oubliées : elles ne cherchent pas à être immenses, elles cherchent à être vivantes. Elles ne veulent pas conquérir le monde, juste tenir une demi-heure, un épisode, une saison, avec assez d’allant pour qu’on y revienne encore. Pas mal pour des fantômes télévisuels, non ?

Au fond, ce que ces cinq séries racontent, c’est qu’avant que le super-héros ne devienne une industrie de la promesse, il a été un terrain de jeu. Un peu bancal, souvent fauché, parfois génial malgré lui. Et si c’était justement ça, le vrai pouvoir cosmique ?

Part.
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