Sur une sitcom de naufragés, l’évasion passait par le sommeil : Russell Johnson a trouvé dans les séquences de rêve de Gilligan’s Island le seul endroit où son Professeur pouvait respirer un peu. Et franchement, on le comprend. Quand une série vous colle une étiquette au front, chaque fantaisie devient une bouffée d’air, presque un acte de survie artistique.
Diffusée sur CBS de 1964 à 1967, Gilligan’s Island a très vite reposé sur une mécanique simple : un groupe de naufragés, une île, des gags en boucle, et le risque permanent de tourner en rond. Pour éviter l’effet boîte de conserve, Sherwood Schwartz et ses scénaristes ont multiplié les parenthèses rêvées, ces détours où la série quittait l’île sans vraiment la quitter. Une idée de sitcom ? Oui. Mais aussi une petite machine à casser la routine, à faire sauter le verrou du format. Le rêve, ici, n’était pas un gadget : c’était le plan B de la mise en scène.
Russell Johnson, lui, n’a pas toujours bien vécu le succès de la série. Comme beaucoup d’acteurs happés par un rôle trop identifiable, il a longtemps redouté le piège du typecasting. Sauf que ces épisodes fantasmés lui offraient un terrain de jeu inattendu : détective façon Sherlock Holmes, chef du renseignement à la James Bond, prospecteur de western, et même quelques clins d’œil à Cary Grant. Dans un entretien accordé à la Television Academy, il expliquait que ce qu’il préférait, c’étaient précisément ces épisodes où il pouvait incarner d’autres figures à l’intérieur même de la série. Autrement dit : le Professeur ne quittait jamais l’île, mais l’acteur, lui, s’autorisait enfin à en sortir.
Quand l’île se met à rêver, la sitcom prend l’air
Le cas de l’épisode V for Vitamins, saison 2, est assez savoureux. Johnson y évoquait un emprunt assumé à The Treasure of the Sierra Madre de John Huston, sorti en 1948, et à Walter Huston en particulier. On est loin du simple clin d’œil décoratif : il s’agit d’un jeu de citation, de mimétisme, de transmission presque artisanale. Johnson disait en substance qu’un acteur doit savoir voler aux meilleurs. Voilà qui a une petite gueule de manifeste, non ? Dans une télévision des années 1960 encore très codifiée, ce genre de pirouette donnait à la série une densité qu’on oublie trop souvent.

Le plus drôle, c’est que cette liberté ne concernait pas que Johnson. Dawn Wells, l’interprète de Mary Ann, avait elle aussi son épisode fétiche, inspiré d’Agatha Christie et projetant le casting dans le Londres du XIXe siècle. Sherwood Schwartz, de son côté, citait The Little Dictator comme son préféré, notamment à cause du rêve où Gilligan comprend qu’il ferait un piètre chef. On voit bien le truc : chaque séquence onirique servait à déplacer les rôles, à redistribuer les cartes, à faire du casting un petit théâtre de métamorphoses. La série, sinon, risquait de se regarder tourner en rond comme une bouée sur l’eau.
Les naufragés, les autres, et le grand jeu des emprunts
Il y a aussi quelque chose d’assez délicieux dans la manière dont Gilligan’s Island dialogue, sans en avoir l’air, avec le reste de la télévision et du cinéma de son époque. Deux décors venus de Gunsmoke ont réapparu dans un épisode western, et Star Trek a même recyclé un accessoire issu d’un rêve de la série. On est en plein âge d’or du recyclage ingénieux, celui où les studios et les chaînes faisaient feu de tout bois, avec des budgets serrés et une imagination parfois plus rentable qu’un chèque en blanc. Pas besoin d’univers étendu à la Marvel pour faire circuler les objets et les idées ; à l’époque, un simple accessoire pouvait voyager plus vite qu’un communiqué de presse.
Ce qui ressort, au fond, c’est que les séquences de rêve n’étaient pas seulement des respirations comiques. Elles permettaient à la série de se décaler, de se citer elle-même, de tester d’autres registres, et à ses acteurs de ne pas devenir des silhouettes figées dans leur propre succès. Russell Johnson, qui est mort en 2014, avait sans doute compris avant beaucoup d’autres que le vrai luxe d’une sitcom populaire, ce n’est pas seulement la familiarité : c’est l’instant où elle accepte de se déguiser. Sur cette île-là, le meilleur bateau de sauvetage s’appelait la fantaisie.
Et puis, soyons honnêtes : si même un naufragé télévisuel trouve son salut dans le rêve, on tient peut-être là une petite leçon de télévision classique. Pas la plus académique. La plus maligne, sûrement. Celle qui fait encore sourire, des décennies plus tard, sans demander la permission.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




