Avant d’être le cerveau bricolé de Gilligan’s Island, Russell Johnson a fait un crochet par Metropolis, preuve que les seconds rôles ont parfois une vie plus romanesque que les têtes d’affiche. En 1953, l’acteur passe par Adventures of Superman, série pionnière diffusée sur NBC puis ABC, à un moment où la télévision américaine cherche encore sa grammaire visuelle, ses réflexes narratifs et ses petits miracles hebdomadaires.
Le contexte compte, et pas qu’un peu. Adventures of Superman démarre en 1952 et s’achève en 1958 après 104 épisodes, avec George Reeves dans le costume du héros. On est alors dans l’âge d’or du feuilleton télévisé, quand les studios recyclent les codes du serial, du polar et du western pour nourrir une machine à rendez-vous qui tourne à plein régime. Russell Johnson, lui, n’est pas encore une figure familière du grand public : il vient du cinéma noir avec For Men Only (1952), puis enchaîne surtout les westerns et les séries de genre, ce qui était peu ou prou le menu standard pour un acteur de caractère à l’époque. Bref, avant d’habiter une île, il a surtout traversé l’Ouest.
Et c’est précisément là que l’histoire devient amusante : dans The Runaway Robot, Johnson joue un chef de gang face à un Superman encore en rodage télévisuel, dans une intrigue de braquage, de savant farfelu et de robot volé.
Un Professeur avant l’heure, ou presque
Dans l’épisode diffusé le 9 janvier 1953, Johnson campe Chopper, un truand qui s’empare d’un robot conçu par Horatio Hinkle, scientifique du Daily Planet interprété par Lucien Littlefield. L’affaire tourne autour d’un vol de bijouterie, d’une prise d’otages et d’un braquage de banque, avec Clark Kent, Lois Lane et Jimmy Olsen qui tentent de démêler le foutoir avant que Superman ne vienne remettre de l’ordre. Le plus drôle, c’est que le professeur Hinkle annonce déjà, par sa silhouette et ses inventions, le futur Professeur de Gilligan’s Island : même goût pour les trouvailles invraisemblables, même air de savant un peu lunaire, même logique de comédie déguisée en aventure.
On ne parle pas ici d’un simple clin d’œil rétrospectif. La télévision américaine des années 1950 adore ces figures de savants, d’escrocs et de petites frappes qui permettent de faire tenir un épisode en 25 minutes tout en donnant l’illusion d’un monde plus vaste. Johnson, avec sa gueule de voisin solide et sa présence très terrienne, s’insère parfaitement dans ce dispositif. Il n’est pas encore le doux naufragé que l’on connaît, mais il possède déjà cette qualité rare : il existe à l’écran sans forcer, sans cabotinage, avec une évidence presque irritante. Le genre de présence qui fait croire qu’un personnage secondaire peut porter tout un imaginaire.

Des westerns, des robots et un futur naufrage
La carrière de Johnson avant Gilligan’s Island ressemble à un inventaire de la télévision américaine d’après-guerre : westerns à la chaîne, passages dans Gunsmoke, détour par Rawhide, rôle principal dans Black Saddle et escales dans des séries de science-fiction comme It Came from Outer Space (1953) ou This Island Earth (1955). Ce n’est pas un hasard si sa filmographie épouse si bien les genres les plus populaires du moment. Le petit écran fonctionne alors comme une usine à profils : on y fabrique des visages récurrents, des silhouettes de confiance, des monstres sacrés de seconde ligne. Russell Johnson appartient à cette caste-là, celle qu’on reconnaît avant même de se souvenir du nom.
Et puis il y a la trajectoire parallèle avec George Reeves. Tous deux passent par le cinéma et les séries de genre avant de se retrouver dans des rôles qui les fixent durablement dans la mémoire collective. Reeves, déjà passé par James Cagney et Ronald Reagan, devient Superman à la télévision ; Johnson, lui, attend 1964 pour devenir le Professeur. Deux carrières qui illustrent une vérité assez simple : à Hollywood, les identités les plus durables naissent souvent dans les marges, pas au sommet de l’Olympe. Les seconds rôles sont parfois les vraies machines à fantasmes.
Le fantôme de Reeves, le mythe de Metropolis
La source rappelle aussi le destin tragique de George Reeves, mort en 1959 dans des circonstances restées controversées, officiellement classées comme suicide. Cette fin a longtemps collé une ombre au mythe télévisuel de Superman, au point de nourrir plus tard Hollywoodland (2006), où Ben Affleck incarnait Reeves dans un film de mystère autrement plus pertinent que l’insertion numérique de l’acteur dans The Flash (2023), ce petit accident industriel à gros budget qui a surtout prouvé qu’on peut confondre hommage et mauvaise idée. Là encore, la télévision et le cinéma se répondent : l’une fabrique des icônes, l’autre tente parfois de les ressusciter à coups d’effets spéciaux. Pas toujours avec grâce, soyons honnêtes.
Ce qui reste de l’apparition de Russell Johnson dans Adventures of Superman, c’est moins une anecdote de casting qu’un instantané de l’industrie. Une époque où les acteurs circulent d’un genre à l’autre, où un futur naufragé peut jouer un gangster face au premier Superman télévisé, où les séries construisent déjà leur propre mémoire. On aime bien ces détours-là à NRmagazine, parce qu’ils rappellent qu’avant d’être des icônes, les stars ont souvent été des visages de passage. Et parfois, c’est dans ce passage que tout se joue. Le mythe, au fond, adore les escales.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




