Le prochain film One Piece a décidé de faire un petit bras d’honneur à sa propre mécanique : pas de Luffy en vue, mais un pan canonique de la mythologie à l’écran. Et franchement, pour une franchise qui a bâti sa poule aux œufs d’or sur la bande des Chapeaux de paille, le pari a de la gueule.
Depuis près de trente ans, One Piece avance comme un mastodonte qui ne connaît ni la panne ni la fatigue. Le manga d’Eiichiro Oda, lancé en 1997 dans Weekly Shonen Jump, a longtemps été le grand patron du shonen d’aventure, avant de devenir, selon les chiffres relayés en 2024-2025 par l’éditeur Shueisha et les classements de ventes internationaux, l’un des titres les plus vendus de l’histoire du neuvième art, au coude-à-coude avec Superman sur certains bilans. Dans le même temps, la franchise a empilé les formats : anime télévisé, films d’exploitation en salles, adaptation live-action Netflix, et bientôt le remake animé The One Piece. Autrement dit, on n’est plus dans la simple adaptation, on est dans la machine à fantasmes industrielle.
Et dans ce grand cirque parfaitement huilé, Toei Animation a sorti une carte qui change la donne : One Piece Film: God Valley sortira à l’été 2027 au Japon, avec un autre film annoncé pour 2029 sous le titre One Piece Film: Baad. Le détail qui fait basculer l’affaire, c’est que God Valley ne se contente pas d’être un nouveau long métrage de plus dans la saga. Il s’attaque à un épisode canonique, donc officiellement intégré à la chronologie, et surtout à une histoire où les Chapeaux de paille n’apparaissent pas. Voilà le vrai séisme. Pour la première fois, One Piece accepte de se passer de son moteur habituel.
Le canon entre en salle, et ça change tout
Jusqu’ici, les quinze films One Piece sortis depuis 2000 avaient tous suivi la même logique : des aventures autonomes, pensées pour ne pas gêner l’anime télévisé ni exiger du spectateur qu’il ait bachoté le manga comme un moine de bibliothèque. C’était malin, rentable, et plutôt confortable. On prenait Luffy, Zoro, Nami et les autres, on les jetait dans un décor inédit, on ajoutait un méchant maison, et roule ma poule. Le film devenait un terrain de jeu, pas un morceau de récit indispensable.
Avec God Valley, Toei change de braquet. Le film adapte l’“incident de God Valley”, un événement situé trente-huit ans avant la ligne temporelle principale, révélé dans le manga à travers des flashbacks et déjà partiellement esquissé via l’histoire de Kuma. On y croise des figures qui ont façonné la légende du monde de One Piece : Gol D. Roger, Barbe Blanche, Big Mom, Kaidou, Garp, Dragon, Rayleigh, Gaban, Ivankov, Kuma… Bref, des demi-dieux du lore, pas des figurants de luxe. On n’est plus dans le divertissement périphérique, on est dans la colonne vertébrale du mythe.

Sans Luffy, la franchise se regarde dans le miroir
Le choix est d’autant plus intéressant qu’il touche au cœur du modèle économique des films de shonen. En général, ces opus évitent le canon pour une raison très simple : il faut ménager la série télé, préserver la lisibilité pour le grand public et ne pas transformer le film en devoir de rattrapage. Le cinéma sert alors de sas d’entrée, pas de chapitre obligatoire. God Valley fait presque l’inverse : il suppose un socle de connaissance, ou au moins une curiosité pour la mythologie interne. C’est moins accessible, oui. Mais c’est aussi beaucoup plus audacieux.
Et puis il y a le détail qui pique là où ça fait mal, ou plutôt là où ça fait plaisir : le film se construit sans son héros central. Luffy n’est pas là, les Chapeaux de paille non plus, et c’est tout le système de la franchise qui doit prouver qu’il tient debout sans son visage le plus bankable. C’est un test grandeur nature. Si ça marche, One Piece ne sera plus seulement une saga portée par un personnage, mais un univers assez solide pour faire salle comble avec sa propre mémoire. Pas mal pour une série qu’on résumait trop souvent à un chapeau de paille et à un sourire carnassier.
Toei tente le grand écart, et ça peut faire très mal ou très fort
Ce mouvement rappelle ce qu’ont tenté d’autres mastodontes du shonen au cinéma ces dernières années : Jujutsu Kaisen 0, Demon Slayer: Infinity Castle ou Chainsaw Man – The Movie: Reze Arc ont montré qu’un film pouvait devenir un morceau canonique, pas juste un bonus tape-à-l’œil. Sauf que One Piece arrive avec une contrainte supplémentaire : son histoire est si vaste, si stratifiée, que la tentation du film-lore peut vite tourner au musée pour initiés. On adore les grandes fresques, mais il faut quand même que ça pulse. Sinon, on se retrouve avec une encyclopédie qui a pris des cours de mise en scène.
Reste que l’angle est diablement cohérent avec l’état actuel de la franchise. Entre la série live-action Netflix, dont la première saison a surpris tout le monde en 2023, le remake The One Piece et la fin de l’arc d’Elbaf qui se profile dans le manga, 2027 s’annonce comme une année-charnière. Toei ne vend pas seulement un film : elle vend une nouvelle façon de consommer One Piece, plus éclatée, plus transmédiatique, plus sûre de sa force. Quand une franchise peut se permettre d’oublier son héros le plus célèbre, c’est qu’elle a cessé d’être un simple succès pour devenir un continent.
Alors oui, One Piece Film: God Valley prend un risque. Mais c’est peut-être le premier depuis longtemps qui ressemble à autre chose qu’à une opération de confort. Et ça, dans un paysage où tant de sagas recyclent leurs propres ficelles jusqu’à l’usure, ça mérite bien qu’on tende l’oreille. Luffy absent ? Très bien. On verra si le mythe sait encore tenir la barre sans lui. Et s’il coule, au moins, ce sera en beauté.
Bande-annonce VF de One Piece
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




