À Zurich, Naomi Watts ne vient pas seulement faire acte de présence : elle vient récupérer un prix et défendre un personnage qui sent la poudre, le malaise et la respectabilité qui craque. Avec The Housewife, Ben Shirinian lui offre un rôle de femme énigmatique, épouse d’un homme soupçonné d’être nazi, et le Zurich Film Festival entend bien en faire un petit événement de prestige.
Le décor est connu, presque trop : un grand festival européen qui aime s’adosser à des figures bankables pour donner du lustre à sa sélection, un prix honorifique qui sert à la fois de couronne et de projecteur, et une actrice, Naomi Watts, dont la carrière a toujours avancé sur une ligne de crête entre cinéma d’auteur, production hollywoodienne et personnages à la psychologie fissurée. Le Golden Eye Award, que le Zurich Film Festival lui remettra le 26 septembre, s’inscrit dans cette logique de célébration très calibrée, mais pas forcément tiède. Parce qu’ici, on ne récompense pas seulement une filmographie : on met en avant un rôle qui promet de remuer la vase. Et la vase, au cinéma, ça fait souvent de meilleurs prix que les grands discours.
Naomi Watts n’est pas du genre à se contenter d’un statut de demi-déesse polie sur tapis rouge. Depuis Mulholland Drive de David Lynch en 2001, qui l’a propulsée dans une autre dimension, elle a construit une trajectoire où les héroïnes lisses sont l’exception plutôt que la règle. On l’a vue chez Alejandro González Iñárritu, dans des films de studio, des drames plus modestes, des récits de deuil, de trauma, de fracture intime. Bref, elle a souvent joué des femmes dont l’intériorité est un champ de mines. Dans The Housewife, cette tension prend une coloration politique et morale plus nette encore, puisque le personnage est défini par son lien à un homme soupçonné d’appartenir au pire héritage du XXe siècle. Ce n’est pas un rôle de salon, c’est un rôle de soupçon.
Zurich sort le grand jeu, et pas pour faire joli
Le Zurich Film Festival, lancé en 2005, a progressivement affiné sa recette : attirer des noms reconnus, offrir des avant-premières ou des présentations spéciales, et se positionner comme une escale sérieuse dans la saison des festivals d’automne. Le Golden Eye Award, remis à des personnalités du cinéma international, sert précisément à ça : inscrire le festival dans une économie de prestige où la reconnaissance artistique et la visibilité médiatique se tiennent par la main. Rien de neuf sous le soleil, mais l’exercice fonctionne, surtout quand l’invitée s’appelle Naomi Watts. On n’est pas sur une opération de remplissage, on est sur un signal envoyé à l’industrie. Le festival veut du poids, pas du décoratif.
Le choix de The Housewife n’est pas anodin non plus. Le titre, à lui seul, convoque tout un imaginaire de domesticité, de façade et de rôle social assigné. Et puis Ben Shirinian, cinéaste encore peu installé dans les radars grand public, semble s’emparer d’un matériau où l’ambiguïté morale est le moteur principal. Une épouse d’un suspect nazi, ce n’est pas seulement un personnage : c’est un point de friction entre mémoire historique, déni, complicité et survie. Le cinéma adore ces figures-là, parce qu’elles permettent de faire parler les silences, les gestes retenus, les regards qui esquivent. On pense à ces films où le hors-champ moral est plus violent que l’image elle-même. Et là, forcément, Naomi Watts a le profil idéal pour tenir la ligne sans tomber dans le pathos. Elle sait faire trembler une scène sans lever la voix.
Le charme vénéneux des femmes qui savent trop
Ce qui rend ce prix intéressant, ce n’est pas seulement la carrière de l’actrice, c’est la manière dont ce rôle réactive une vieille obsession du cinéma : que fait-on des femmes placées à proximité du monstre ? Sont-elles complices, aveugles, prisonnières, stratèges ? Le cinéma européen a souvent raffiné ce genre de figures, de celles qui vivent dans l’ombre d’un homme compromis et dont l’existence entière devient une négociation avec le pire. Dans ce registre, The Housewife semble jouer la carte du trouble plutôt que celle du verdict. Et c’est bien plus stimulant qu’un biopic à message. Parce que le trouble, lui, laisse travailler le spectateur. Il ne le prend pas par la main comme un petit enfant devant un manuel d’histoire.
Naomi Watts, elle, a souvent excellé dans ces zones intermédiaires. Son jeu repose moins sur l’esbroufe que sur la vibration interne, sur cette façon de laisser affleurer une douleur ou une inquiétude sans les souligner au feutre rouge. C’est précisément ce qui la rend crédible dans des récits où l’identité se fissure sous la pression du regard des autres. À Zurich, l’enjeu est donc double : célébrer une actrice au sommet de sa maturité artistique, et installer The Housewife comme un film à surveiller, peut-être même à craindre un peu. Parce que les œuvres qui touchent à la mémoire du nazisme sans se contenter de la morale de comptoir ont souvent quelque chose de dérangeant, voire de franchement inconfortable. Et c’est tant mieux : le cinéma n’a jamais été fait pour rassurer le canapé.
Reste la question qui flotte au-dessus de tout ça, comme un plan fixe un peu trop long sur un visage qui ne dit pas tout : que va faire Ben Shirinian de cette matière inflammable ? Le festival, lui, a déjà choisi son camp. Il a misé sur l’aura de Naomi Watts, sur la promesse d’un rôle opaque, sur cette vieille mécanique des récompenses qui transforment un film en objet de désir avant même sa circulation. On connaît la chanson, mais quand elle est bien jouée, on tend encore l’oreille. À Zurich, le prix brille. Le film, lui, devra mordre.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




