Christopher Nolan a beau aligner les mastodontes et les têtes d’affiche, c’est parfois un acteur de l’ombre qui vole la lumière. Dans The Odyssey, James Remar débarque en Tiresias avec ce drôle d’effet de déjà-vu qui dit beaucoup du cinéma américain.
Depuis le raz-de-marée Oppenheimer en 2023, qui a rapporté plus de 975 millions de dollars dans le monde pour un budget de production estimé à 100 millions, Nolan continue de jouer sa partition de demi-dieu industriel : gros budget, ambition formelle, casting qui ressemble à un dîner de gala chez les immortels. Avec The Odyssey, tourné entièrement en IMAX à travers le monde, le cinéaste adapte Homère en fresque mythique et musclée, portée par Matt Damon, Tom Holland, Anne Hathaway, Robert Pattinson, Lupita Nyong’o, Zendaya et Charlize Theron. Rien que ça. Mais au milieu de cette armada, un autre nom accroche l’œil des cinéphiles : James Remar. Pas la star qu’on colle en affiche. Plutôt le gars qu’on reconnaît sans toujours savoir d’où. Et c’est précisément là que ça devient intéressant.
Car Nolan ne se contente pas de convoquer des visages célèbres : il travaille aussi la mémoire du spectateur, cette petite mécanique de reconnaissance qui fait tout le sel du cinéma de genre comme du grand spectacle.
Le prophète et le figurant de nos souvenirs
Dans The Odyssey, Remar incarne Tirésias, le devin aveugle, figure brève mais capitale du poème homérique. Le rôle n’a rien d’un numéro de cabotinage : il faut une présence, une gravité, une sorte de fatigue antique dans le regard. Remar a ça. Il a surtout ce visage d’acteur de travail, de ceux qu’Hollywood emploie depuis des décennies sans jamais les enfermer dans une seule étiquette. C’est un luxe discret, presque un art de la disparition. Le costume, le maquillage, la mise en scène font le reste. Et pourtant, on le voit. On le sent. Le bon second rôle, c’est souvent celui qui donne l’impression d’avoir déjà vécu le film avant nous.
Ce n’est pas un hasard si cette impression colle à Remar. Nolan l’avait déjà utilisé dans Oppenheimer, où l’acteur participait à un moment particulièrement glaçant du film. Le réalisateur aime ces présences qui ne réclament pas l’axe central mais densifient le cadre. Chez lui, le casting n’est pas seulement une vitrine, c’est une architecture. Les stars servent la démesure, mais les seconds couteaux donnent la texture. Sans eux, l’édifice ressemble vite à une maquette de luxe. Avec eux, ça prend du relief. Et Remar, là-dedans, fait partie des briques solides, pas des dorures.
Le gars qu’on a déjà vu partout, sans toujours le savoir
Pour comprendre pourquoi ce Tiresias paraît si familier, il faut remonter loin. James Remar travaille depuis le début des années 1980, avec près de 200 crédits à son actif selon sa filmographie publique. On l’a croisé dans The Warriors et 48 Hrs., puis dans une longue série de rôles de cinéma et de télévision qui ont fait de lui un visage quasi permanent du paysage audiovisuel américain. Il a traversé les décennies comme ces acteurs qu’on ne hisse jamais au rang de monstre sacré, mais qui finissent par devenir plus précieux que bien des vedettes éphémères. Parce qu’eux, au moins, tiennent la route.

Le plus drôle, c’est que ses rôles les plus connus sont souvent ceux où il n’a pas besoin d’occuper tout l’espace : Harry Morgan dans Dexter, Agent Markham dans 2 Fast 2 Furious, Raiden dans Mortal Kombat: Annihilation, ou encore Butch Pooch dans Django Unchained. À la télévision, il a aussi multiplié les apparitions dans The X-Files, Animal Kingdom, Black Lightning ou City on a Hill. Et comme si ça ne suffisait pas, il a prêté sa voix à Hawkman, Black Mask, Vilgax ou Tonraq. Autrement dit, Remar n’est pas seulement un acteur que l’on reconnaît : c’est un acteur qui hante les formes populaires depuis quarante ans. Un vrai fantôme de plateau, mais du genre utile.
La mémoire du cinéma, version IMAX
Ce qui rend son casting malin, ce n’est pas seulement la nostalgie. C’est la logique même de The Odyssey. Homère raconte un retour, une reconnaissance, des visages qu’on retrouve après des années d’absence. Nolan, lui, bâtit un film de reconnaissance au sens le plus concret du terme : on identifie les corps, les voix, les silhouettes, on recompose un imaginaire collectif à partir de fragments de cinéma contemporain. James Remar, dans ce système, agit comme un point d’ancrage. Il relie l’épopée antique à une mémoire de cinéphile nourrie de séries, de blockbusters, de VHS et de séances du dimanche soir. Rien de moins.
Et puis il y a ce petit plaisir de spectateur qui consiste à se dire : « Ah, mais oui, c’est lui ! » Ce n’est pas un détail. C’est même une des joies les plus primitives du cinéma de studio, quand le casting devient un jeu de pistes. Nolan, qui n’a jamais caché son goût pour les structures d’horloger et les récits à emboîtements, sait très bien que ce genre de reconnaissance fait partie du spectacle. Il ne filme pas seulement des personnages ; il filme des présences, des carrières, des fantômes de rôles passés. Dans The Odyssey, Tirésias n’est pas seulement un prophète : c’est aussi un rappel que le cinéma adore recycler ses propres mythologies.
Alors oui, on peut entrer dans The Odyssey pour Matt Damon, pour le délire IMAX, pour le casting de rêve. Mais on en ressort aussi avec ce genre de figure secondaire qui vous reste dans la tête plus longtemps que le héros. C’est peut-être ça, le vrai luxe d’un grand film de studio : laisser à un acteur comme James Remar l’espace d’exister pleinement, même sous les couches de maquillage. Et franchement, dans une machine aussi énorme, c’est presque le plus beau tour de passe-passe.
Au fond, qui a dit que les prophètes devaient toujours être les plus bruyants ?
Bande-annonce VF de L'Odyssée
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




