Sur une île censée tourner à la farce légère, Gilligan’s Island a quand même réussi à faire entrer un monstre sacré du western : Strother Martin. Et là, on comprend vite que le simple “guest spot” peut devenir un petit miracle de casting.
Diffusée sur CBS de 1964 à 1967, la sitcom de Sherwood Schwartz a bâti son petit empire sur une idée simple : des naufragés, des quiproquos, et une mécanique comique qui tourne à vide avec un sérieux presque scientifique. Sauf que la série a aussi eu le chic pour inviter des seconds rôles d’une densité folle, ces acteurs de l’âge d’or télévisuel qui passaient d’un plateau à l’autre comme on change de chemise. Alan Hale Jr. et Russell Johnson avaient déjà roulé leur bosse dans Rawhide ou Gunsmoke ; Strother Martin, lui, arrivait avec une filmographie qui donnait presque l’impression qu’il avait déjà joué dans tout Hollywood avant même de poser le pied sur l’île. Le type n’était pas un invité, c’était une institution ambulante.
En réalité, son parcours raconte à lui seul une certaine idée du studio system finissant : des séries westerns à la chaîne, des films noirs, des productions Disney, des John Ford, des John Wayne, des Peckinpah. À l’époque, le western n’était pas un genre parmi d’autres, c’était une machine à fantasmes, un réservoir de visages et de silhouettes. Strother Martin y a taillé sa place très tôt, dès les années 1950, en multipliant les apparitions dans Gunsmoke, Have Gun Will Travel, Trackdown ou Dick Powell’s Zane Grey Theatre. Et comme si ça ne suffisait pas, il passait aussi au cinéma dans Kiss Me Deadly (1955), Cowboy (1958), The Horse Soldiers (1959) ou The Shaggy Dog (1959). Le gars avait déjà une carrière qui sentait la poussière, la sueur et les plateaux tournés à la chaîne. Autrement dit : sur Gilligan’s Island, il venait presque en touriste.
Un naufragé qui savait déjà où était la sortie
Dans l’épisode « Take a Dare », diffusé en 1967, Martin incarne George Barkley, un candidat de jeu télévisé qui s’est volontairement isolé sur l’île pour empocher 10 000 dollars. Le concept est absurde, donc parfait pour la série : un homme choisit l’enfermement, les naufragés espèrent enfin être sauvés, et tout le monde ment à tout le monde avec un aplomb délicieux. Le ressort comique repose sur une idée très hollywoodienne, presque cruelle : le spectacle transforme la survie en divertissement. Barkley doit cacher les naufragés pour ne pas perdre son argent, eux veulent profiter de sa présence pour quitter l’île, et Gilligan, fidèle à sa vocation de catastrophe ambulante, finit par rater l’arrivée du bateau parce qu’un hélicoptère remplace le bateau. C’est idiot, c’est précis, ça fonctionne. La sitcom touche alors à sa vraie nature : une usine à désastres parfaitement huilée.
Et Martin, dans tout ça, fait exactement ce qu’il sait faire de mieux : il joue la tension avec une économie de moyens qui ferait rougir bien des vedettes. Ce n’est pas un cabotinage de guest-star venue voler la lumière ; c’est une présence rugueuse, presque sèche, qui donne du relief à une intrigue volontairement mince. On sent chez lui le comédien habitué aux seconds rôles qui savent tenir une scène sans l’écraser. Ce n’est pas rien, surtout dans une série où le moindre invité doit exister en quelques minutes, sans quoi le gag se dégonfle comme un radeau percé. Et franchement, qui d’autre pouvait apporter à une farce insulaire cette autorité un peu fatiguée, ce mélange de malice et de dureté ?

De l’île au canon : le western ne l’a jamais lâché
Après son passage dans Gilligan’s Island, Strother Martin ne ralentit pas, il repart même en roue libre du côté des grands mythes de l’Ouest. 1969, à elle seule, suffit à raconter la chose : The Wild Bunch de Sam Peckinpah, Butch Cassidy and the Sundance Kid de George Roy Hill, True Grit de Henry Hathaway. Trois piliers, trois visions du western, trois façons de faire exploser le mythe de l’intérieur. Martin y joue un chasseur de primes, un patron de mine, un marchand de chevaux. Trois figures d’autorité, trois variantes du petit pouvoir local, trois façons d’incarner un Ouest déjà en train de se fossiliser. Il n’était pas juste dans le western : il en était un des visages de l’usure.
Le plus savoureux, c’est la continuité avec John Wayne. Martin a tourné avec le Duke à six reprises, dont The Man Who Shot Liberty Valance en 1962 et McLintock! en 1963. Ce n’est pas un détail de filmographie, c’est une cartographie du western classique qui se referme sur elle-même. Wayne incarne le mythe, Martin en montre souvent les aspérités, les seconds plans, les marges. Il y a chez lui quelque chose de l’homme qui sait que le décor tient encore debout, mais plus pour très longtemps. Et quand Peckinpah le récupère, lui qui avait déjà écrit l’épisode Gunsmoke « Cooter » où Martin apparaissait, la boucle est presque trop belle : le western télévisé, le western cinématographique, le western crépusculaire, tout ça se serre la main avant de disparaître dans le sable. Le bonhomme a traversé l’Ouest comme d’autres traversent un couloir de studio : sans faire de bruit, mais sans jamais se tromper de porte.
Ce qui rend son apparition dans Gilligan’s Island si réjouissante, c’est justement ce décalage. La série repose sur la répétition, le cabotinage doux, l’absurde domestiqué ; Martin, lui, débarque avec une mémoire du cinéma américain qui pèse lourd. Il n’écrase pas la sitcom, il lui donne du grain. Et c’est peut-être ça, la vraie élégance du casting à l’ancienne : faire entrer dans un décor de carton-pâte un acteur dont chaque pli du visage raconte déjà trente ans d’histoire industrielle. Pas besoin de discours. Il suffit d’un regard, d’une réplique, d’un faux sourire. Le reste, on le laisse aux naufragés. Sur cette île-là, Strother Martin n’a pas seulement joué un invité : il a rappelé que Hollywood savait encore fabriquer des silhouettes qui tiennent debout toutes seules.
Et puis, avouons-le, il y a quelque chose d’assez délicieux à voir un vieux routier du western se retrouver piégé dans une comédie de survie tropicale. Comme si l’Ouest avait pris un détour par les cocotiers. On a vu plus triste comme reconversion.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




