À 92 ans, Shirley MacLaine refait surface en vidéo, et elle n’a pas choisi la carte postale tiède : elle parle de Sweet Charity avec une franchise qui claque. Entre tendresse, ironie et mémoire de plateau, la vieille garde hollywoodienne rappelle qu’elle n’a jamais été du genre à caresser la légende dans le sens du poil.

La séquence, diffusée par le Southampton Playhouse en amont d’une projection, a quelque chose de délicieusement anti-musée. On y voit une actrice qui a traversé plus de six décennies de cinéma américain sans se transformer en relique polie, ni en mascotte de gala. Shirley MacLaine, née en 1934, reste de cette espèce devenue rare : une star capable de parler de son propre passé sans se noyer dans l’autocélébration. Et quand elle évoque Sweet Charity, le film de Bob Fosse sorti en 1969, elle ne vend pas du rêve en carton. Elle rappelle surtout que le tournage fut un chantier, que le travail fut rude, et que le succès commercial n’a pas suivi comme prévu. Le film, adapté de la pièce de Neil Simon et porté par MacLaine dans le rôle-titre, n’a pas fait un carton à sa sortie. Hollywood adore les mythes ; Shirley MacLaine, elle, préfère les remettre à leur juste place.

Pour comprendre la petite secousse provoquée par cette apparition, il faut se souvenir de ce qu’est Sweet Charity dans l’histoire du cinéma musical. En 1969, Bob Fosse n’est pas encore le demi-dieu de Cabaret ou de Lenny, mais il a déjà cette manière très personnelle de tordre le spectacle, de faire danser les corps comme s’ils se débattaient avec leur propre solitude. Sweet Charity arrive au mauvais moment pour le grand musical hollywoodien : la machine à fantasmes s’essouffle, le public se lasse des grandes fresques chantées, et les studios commencent à regarder ailleurs. Le film, avec ses numéros chorégraphiques nerveux et son héroïne à la fois lumineuse et cabossée, a tout pour devenir un objet culte a posteriori. À sa sortie, en revanche, il encaisse un accueil tiède et un box office décevant. Rien de honteux, mais assez pour lui coller une réputation de semi-échec. Le genre voulait encore briller ; le public, lui, avait déjà commencé à passer à autre chose.

Et c’est là que Shirley MacLaine devient plus intéressante que le simple souvenir qu’on voudrait faire d’elle : elle parle d’un film qui a compté, sans le sanctifier, et c’est précisément ce qui le rend vivant.

Fosse, MacLaine et le ballet des désillusions

Dans Sweet Charity, tout repose sur une tension très fosseienne : l’éclat du spectacle contre la fatigue du réel. MacLaine y incarne une danseuse de taxi hall qui rêve d’amour comme d’une sortie de secours, et le film transforme cette quête en numéro de survie permanent. Ce n’est pas un hasard si l’actrice, dans sa vidéo récente, insiste sur l’effort fourni. Fosse demandait déjà à ses interprètes une précision quasi athlétique, une discipline de fer, un abandon contrôlé. On n’est pas dans la comédie musicale qui flotte ; on est dans la chorégraphie qui mord. Et MacLaine, avec sa silhouette nerveuse, son visage à la fois mutin et fatigué, était l’interprète idéale pour ça. Elle n’avait rien d’une ingénue standardisée. Elle apportait au rôle une forme de désenchantement très américaine, presque en avance sur son époque.

Affiche de Sweet Charity
Affiche de Sweet Charity

Le plus savoureux, c’est que cette apparition tardive rappelle à quel point MacLaine a toujours eu un rapport frontal à sa propre image. Elle a été vedette, oscarisée, muse, personnalité publique, puis mémoire vivante d’Hollywood, sans jamais se laisser enfermer dans le rôle de la dame en vitrine. Dans la rédaction, on aime bien ces carrières qui ne s’excusent pas d’avoir duré. Shirley MacLaine appartient à cette famille-là : celle des survivants élégants qui savent encore piquer là où ça fait un peu mal. Elle ne célèbre pas Sweet Charity comme un trophée ; elle le traite comme un morceau de vie, avec ses bosses et ses ratés.

Le musical a pris un coup de vieux ? Pas si vite, mon vieux

On pourrait croire que Sweet Charity n’est plus qu’un vestige d’un âge d’or en fin de course, un objet de cinéphile pour soirée pluvieuse et nostalgie bien coiffée. Sauf que le film raconte aussi la fin d’un système. À la fin des années 1960, Hollywood ne sait plus très bien quoi faire de ses grands formats. Les budgets de production restent lourds, les attentes marketing aussi, mais le public se déplace vers d’autres récits, d’autres rythmes, d’autres corps. Le musical classique, avec ses décors de studio et son optimisme de façade, se prend la réalité en pleine figure. Fosse, lui, comprend qu’il faut salir un peu la mécanique, la rendre plus urbaine, plus nerveuse, plus inquiète. C’est ce qui fait de Sweet Charity un film de transition, parfois bancal, souvent fascinant, jamais docile.

La vidéo récente de MacLaine agit alors comme un petit rappel salutaire : les films que l’on classe trop vite dans la catégorie « pas assez bien reçus » ont souvent une seconde vie plus intéressante que les triomphes du jour. Le temps fait son tri, et il n’a pas toujours bon goût, mais il a au moins le mérite d’être moins snob que les sorties de première semaine. Ce que Shirley MacLaine nous renvoie, c’est ça : un film peut ne pas faire fortune et quand même laisser une trace bien plus profonde que des succès de façade.

À 92 ans, elle n’a pas besoin de jouer les statues. Elle peut encore lancer une petite vanne sur un film qui n’a pas marché comme prévu, et soudain tout le monde se remet à regarder. C’est peut-être ça, au fond, la vraie définition d’une star : pas celle qui brille sans faillir, mais celle qui sait encore faire parler d’un vieux film sans le momifier. Et franchement, dans une industrie qui adore recycler ses gloires en bibelots, ça fait un bien fou.

Shirley MacLaine n’est pas revenue pour faire joli. Elle est revenue pour rappeler qu’Hollywood, quand il se regarde vraiment dans le miroir, a parfois l’air d’un très beau bazar.

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