Un film d’animation en noir et blanc sur des astronautes esseulés, ça pourrait sentir le concept un peu trop propre sur lui. Sauf que Moonfish vise plus bas, plus sale, plus juste : la solitude, le vertige collectif et ce drôle d’état du monde qu’on traîne comme une combinaison trop lourde.
Le projet, présenté autour de Lucy Liu et Morgan Spector, s’inscrit dans une tradition qui n’a rien de décoratif : celle de la science-fiction comme chambre d’écho de l’époque. Depuis les années 1960, le genre adore envoyer des corps dans l’espace pour mieux les ramener sur Terre avec une gueule de bois existentielle. On pense à 2001, l’Odyssée de l’espace de Stanley Kubrick, à Solaris de Tarkovski, à Moon de Duncan Jones ou, plus récemment, à ces récits qui utilisent le vide cosmique comme un grand révélateur de nos petites lâchetés. Ici, le noir et blanc n’a rien d’un caprice arty : c’est un choix de mise en scène qui rabote le superflu et force le regard à se concentrer sur les formes, les ombres, les silences. Bref, sur ce qui reste quand on enlève le vernis. Et quand on retire le vernis, l’espèce humaine n’a pas toujours l’air très reluisante.
La présence de Lucy Liu et Morgan Spector donne aussi au film un petit parfum de casting pensé pour la tension intérieure plutôt que pour la démonstration de force. Liu, qu’on a trop souvent cantonnée à des rôles de surface alors qu’elle sait très bien faire passer la fissure sous la peau, et Spector, dont la présence peut faire monter la pression d’une scène sans qu’il ait besoin d’ouvrir grand les vannes, semblent taillés pour ce type d’objet hybride. On n’est pas dans le grand spectacle bavard, mais dans une animation qui cherche la densité émotionnelle, la sensation de dérive, le poids du temps qui s’étire. Dans ce genre de film, la voix compte autant que le dessin : elle devient matière, souffle, symptôme. Le casting n’est pas là pour faire joli, il sert de sismographe.
Quand l’espace sert de miroir, pas de carte postale
En réalité, le plus intéressant dans ce que laisse entendre Moonfish, c’est son refus du fantasme spatial comme simple terrain d’aventure. L’astronaute isolé, c’est un vieux motif hollywoodien, mais il a changé de fonction. Dans les récits de la guerre froide, l’espace incarnait la conquête, la puissance, la promesse d’un futur plus grand que nature. Aujourd’hui, il devient souvent l’endroit où l’on constate l’épuisement du présent. On ne part plus vers les étoiles pour gagner, on y va pour comprendre pourquoi tout craque en bas. C’est moins glorieux, plus intéressant, et franchement plus honnête.

Cette lecture en dit long sur la manière dont l’animation adulte s’est imposée comme un espace de liberté narratif. Pendant longtemps, le dessin animé a été rangé dans la case du divertissement familial, avec ses couleurs vives et ses bonnes intentions bien peignées. Puis sont arrivés des films qui ont fissuré cette image, de Persepolis à Waltz with Bashir, en passant par une foule d’œuvres qui ont compris qu’un trait stylisé pouvait porter des idées beaucoup plus dures qu’un réalisme plat. Le noir et blanc, dans ce contexte, n’est pas une nostalgie de cinéphile snob (même si, entre nous, on sait tous qu’on adore ça) : c’est une manière de retirer la distraction pour laisser remonter le fond. Le dessin devient alors une arme de précision, pas un gadget de plus.
Une fable, oui, mais pas en sucre
Le mot d’« allégorie » circule autour du film, et on comprend pourquoi. Quand une œuvre convoque des astronautes isolés pour parler de la condition humaine contemporaine, elle ne se contente pas d’un décor de science-fiction. Elle fabrique un raccourci symbolique, parfois risqué, souvent casse-gueule, mais potentiellement redoutable quand il est tenu avec assez de rigueur. Le danger, évidemment, c’est la métaphore trop appuyée, la petite leçon de morale emballée dans du design. L’avantage, c’est qu’un tel cadre permet de parler de solitude, de déconnexion, de survie psychique et de désastre collectif sans passer par le sermon. Et ça, on prend.
Ce qui se joue là dépasse le seul cas Moonfish. Depuis quelques années, le cinéma américain et international multiplie les récits où l’isolement n’est plus une exception mais une norme, où l’individu flotte dans un système qui le dépasse, où les liens se défont plus vite qu’ils ne se nouent. L’espace n’est qu’un décor commode pour rendre cette sensation plus nette. On pourrait presque dire que le vide sidéral a remplacé le grand récit héroïque. Pas très glamour, mais diablement cohérent avec l’époque. À force de regarder les étoiles, on finit surtout par voir le trou dans la coque.
Reste la question qui fâche un peu, celle qu’on pose toujours à ce type de projet : est-ce que le film saura tenir sa promesse formelle sans se prendre les pieds dans sa propre gravité ? Avec son noir et blanc, son sujet cosmique et son ambition métaphorique, Moonfish marche sur une ligne fine. Trop de symbole, et l’objet s’alourdit. Trop peu, et il n’est plus qu’une jolie coque vide. Mais si le film trouve le bon point d’équilibre, il peut rejoindre cette famille rare des œuvres qui ne cherchent pas à faire du bruit, mais à laisser une trace. Et ça, dans le vacarme actuel, c’est presque un acte de résistance. Un petit film dans l’espace, peut-être. Un gros caillou dans la machine, sûrement.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




