À Rome, le MIA Market ne se contente pas d’aligner des noms qui brillent sur un programme : il exhibe la mécanique même du pouvoir audiovisuel européen, entre groupes tentaculaires, plateformes affamées et auteurs devenus marques. Quand Marco Bassetti, Anna Marsh, Jane Tranter et Edward Berger montent sur scène, on n’assiste pas à une simple conférence de marché, on regarde la carte des forces en train de se redessiner.

Le rendez-vous romain, lancé en 2015, s’est imposé en moins d’une décennie comme un carrefour sérieux pour les professionnels du cinéma et de la télévision. Pas le genre de foire où l’on vient faire semblant d’écouter trois panels avant d’aller boire un espresso : le MIA, porté par l’Association des producteurs audiovisuels italiens et la branche internationale du marché, joue la carte de la circulation des projets, des coproductions et des stratégies de diffusion. Dans un secteur où l’on parle autant de fenêtres de diffusion que de budgets de production, ce n’est pas du folklore. C’est le nerf de la guerre. Et quand on voit débarquer le patron de Banijay Entertainment, la patronne de Studiocanal et de Canal+, la dirigeante de Bad Wolf et le réalisateur d’À l’Ouest, rien de nouveau, on comprend vite que la conversation ne portera pas sur la météo romaine.

Banijay, pour situer, c’est une machine de guerre née en 2008 et devenue en quelques années l’un des plus gros groupes de production et de distribution indépendants au monde, avec une galaxie de labels et de formats qui arrosent la planète. Canal+, de son côté, continue de jouer un rôle de fer de lance dans le financement et la circulation des œuvres en Europe, tout en tenant Studiocanal comme un bras armé industriel. Bad Wolf, fondée en 2015 par Jane Tranter et ses associés, a prouvé qu’une société britannique pouvait encore fabriquer des séries premium à l’ancienne, avec du souffle, du prestige et une vraie ambition internationale. Quant à Edward Berger, son passage de la mise en scène de séries télévisées à la reconnaissance mondiale avec À l’Ouest, rien de nouveau a rappelé une chose simple : aujourd’hui, le prestige ne se gagne plus seulement en salle, il se négocie aussi dans les couloirs des marchés. Le cinéma et la série ne s’opposent plus vraiment ; ils se disputent la même matière première, à savoir l’attention.

Et c’est précisément là que le MIA devient intéressant : il ne célèbre pas seulement des carrières, il met en vitrine les gens qui décident ce qui existera demain, et sous quelle forme.

Les gros bras, les gros sous, les gros récits

Marco Bassetti arrive avec le poids d’un groupe qui a compris avant beaucoup d’autres que l’audiovisuel moderne se fabrique par agrégation, rachat, mutualisation et circulation mondiale des formats. Chez Banijay, la logique n’est pas romantique, elle est industrielle. On prend une idée, on la développe, on la vend, on l’adapte, on la recycle. Le vieux monde de l’auteur solitaire n’a pas disparu, mais il cohabite avec une économie de catalogue et de franchises qui adore les contenus capables de voyager sans trop de friction. C’est moche à dire, mais c’est comme ça que la poule aux œufs d’or continue de pondre.

Anna Marsh, elle, représente une autre branche du même arbre : celle d’un groupe français qui ne se contente pas de produire, mais qui veut peser sur toute la chaîne, du financement à la distribution. Studiocanal a longtemps cultivé une image de maison élégante, presque discrète, alors qu’elle est en réalité un outil stratégique redoutable. Dans une Europe où les majors américaines dominent encore la puissance de feu, ce genre d’acteur sert de contrepoids, de passerelle, parfois de rempart. Le marché romain ne convoque pas des stars pour faire joli : il met en scène les architectes de la circulation des œuvres.

Jane Tranter, ou l’art de faire du prestige sans vendre son âme

Jane Tranter est un cas d’école. Passée par la BBC avant de fonder Bad Wolf, elle incarne cette génération de producteurs qui ont compris que la série télévisée pouvait devenir le lieu le plus excitant de la création contemporaine, à condition de ne pas la réduire à une usine à épisodes. Bad Wolf a justement bâti sa réputation sur des projets ambitieux, souvent coûteux, souvent ambitieux au sens noble du terme, avec cette idée qu’un récit sériel peut encore avoir de l’ampleur, du style et une colonne vertébrale. Dans une époque saturée de contenus interchangeables, ce n’est pas rien.

Et puis il y a Edward Berger, qui apporte autre chose qu’un CV prestigieux. Son nom dit quelque chose de la porosité actuelle entre cinéma d’auteur, prestige international et circulation des talents entre télévision et grand écran. Avec À l’Ouest, rien de nouveau en 2022, il a signé un film de guerre d’une rigueur presque clinique, récompensé et largement commenté, qui a rappelé qu’un long métrage pouvait encore faire événement sur une plateforme tout en restant une vraie proposition de cinéma. Le type de parcours qui résume assez bien l’époque : on ne passe plus du petit au grand écran, on passe d’un écosystème à l’autre, comme on change de costume entre deux réunions. Pas très glamour, mais diablement efficace.

Rome, capitale provisoire du grand marchandage

Le MIA Market n’a pas la prétention de Cannes, et c’est tant mieux. Il joue une autre partition : moins de tapis rouge, plus de négociation. Moins de mythologie, plus de business. Dans une industrie secouée par la contraction des investissements, la pression des plateformes, la fragilisation des fenêtres de diffusion et la bataille permanente pour les publics, ce genre de marché sert de thermomètre. On y mesure ce qui tient encore debout, ce qui vacille, ce qui se vend, ce qui se finance. Bref, on y regarde le cinéma et la télévision comme des industries culturelles, pas comme des cartes postales.

La présence de ces quatre figures dit aussi quelque chose de l’état du secteur européen : les frontières entre cinéma, série, production, distribution et diffusion se sont tellement frottées les unes aux autres qu’elles finissent par s’effacer. Ce n’est pas forcément une bonne nouvelle pour les amoureux de la salle obscure, mais c’est la réalité du terrain. Les grands groupes veulent des récits qui franchissent les territoires, les auteurs veulent garder un peu de contrôle, les diffuseurs veulent des marques fortes, et les marchés comme celui de Rome servent d’arbitre provisoire. Le reste, c’est du storytelling de communication. Le vrai film se joue ailleurs, dans les rapports de force.

Alors oui, on peut toujours faire semblant de ne voir dans cette liste de conférenciers qu’un aréopage de professionnels venus parler de leur métier. Sauf qu’en 2026, dans l’audiovisuel européen, chaque prise de parole ressemble un peu à une déclaration de territoire. Et à Rome, le territoire, justement, se négocie à voix basse, avec des chiffres, des catalogues et quelques ego bien polis. Le cinéma adore les grands récits ; l’industrie, elle, préfère les grands équilibres. Entre les deux, il y a ce petit théâtre-là. Et il est souvent plus parlant qu’un blockbuster de trois heures avec des dragons.

Part.
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