En 1971, Hollywood a cru malin de vendre un chien rêveur, des stars fatiguées et Vincent Price dans le même paquet cadeau. Résultat : Mooch Goes to Hollywood, objet filmique non identifié, à mi-chemin entre la kermesse de fin de règne et le numéro de cirque qui a perdu son chapiteau.
Le film, réalisé par Richard Erdman, acteur solide passé par Stalag 17 et Francis in the Navy, appartient à cette zone grise où la télévision américaine des années 1970 recyclait ses visages familiers en espérant provoquer un réflexe pavlovien chez le public. Jim Backus, lui, n’y va pas seulement en figurant : la star de Gilligan’s Island coécrit le scénario avec Jerry Devine et apparaît à l’écran sous son propre nom. On est loin de la grande machine hollywoodienne bien huilée ; ici, on empile des célébrités comme on garnit un buffet de fin de banquet, avec l’idée que le simple fait de les voir ensemble suffira à faire illusion. Spoiler : ça tient surtout du miracle de la mauvaise idée, et c’est précisément ce qui rend l’affaire si fascinante.
Le vrai sujet, ce n’est pas un chien qui veut percer à Hollywood. C’est un vieux système de stars qui se regarde mourir en souriant pour la caméra.
Le tapis rouge, version chien savant
Dans Mooch Goes to Hollywood, le prétexte narratif est d’une simplicité presque insolente : Mooch, une chienne qui rêve de carrière, traverse Los Angeles et croise une procession de figures connues, de Zsa Zsa Gabor à Phyllis Diller, en passant par Jill St. John, James Darren, Rose Marie ou Dick Martin. Le film joue la carte du caméo comme d’autres misent sur le gag visuel, sauf qu’ici le gag, c’est surtout le dispositif lui-même. On aligne les noms, on les filme en train d’exister, puis on espère que la nostalgie fera le reste. C’est du star system en mode récupération, avec la grâce d’un carton d’invitation imprimé à la va-vite.
Ce qui frappe, c’est le décalage entre l’ambition affichée et la cible supposée. Le film prétend s’adresser aux très jeunes, alors qu’il multiplie les références à des vedettes que seuls des spectateurs déjà bien installés dans la mémoire du cinéma et de la télé peuvent identifier. Autrement dit, on vend un produit familial avec des codes de retraités de l’âge d’or hollywoodien. C’est absurde ? Oui. Mais c’est aussi très révélateur d’une époque où la télévision cherchait à capitaliser sur la familiarité plutôt que sur la nouveauté. Le film ne raconte pas Hollywood : il recycle son cimetière glamour.
Vincent Price, ou l’élégance dans le grand n’importe quoi
La présence de Vincent Price change la donne, parce qu’elle introduit dans ce bazar une vraie aura de cinéma. Price n’est pas seulement un invité de luxe ; il est l’un des grands corps fantomatiques du cinéma américain, capable de transformer n’importe quelle apparition en événement. Ici, il surgit très tôt, embarque Mooch dans sa voiture, la promène à Beverly Hills puis la dépose chez le vétérinaire. Le geste est minuscule, mais il suffit à faire basculer le film du côté de la curiosité pure. Price, même dans une farce bancale, conserve ce mélange de distinction et d’ironie qui le rendait inimitable. Il ne sauve pas le film, non. Il lui donne juste un peu de tenue. Ce qui n’est déjà pas rien.

Le contraste est d’autant plus savoureux que Mooch Goes to Hollywood semble fonctionner comme une vitrine des restes glorieux d’un système en train de se déliter. On y croise aussi Edward G. Robinson, Cesar Romero, Mickey Rooney ou Dean Martin, chacun réduit à une présence, une ligne, un clin d’œil. Ce n’est pas du récit, c’est de la circulation de fantômes. Et là, on touche quelque chose de plus intéressant que la simple bizarrerie : le film documente une industrie qui, au tournant des années 1970, commence à transformer ses légendes en accessoires. Quand Hollywood manque d’idées, il ressort ses monstres sacrés du placard et leur demande de faire coucou.
Jim Backus, l’homme qui a signé son seul long détour
Jim Backus n’a écrit qu’un seul film, ou presque, et ce détail suffit à rendre Mooch Goes to Hollywood encore plus étrange. L’acteur, connu pour Gilligan’s Island et pour sa voix de Mr. Magoo, coécrit ici un scénario qui ressemble moins à une œuvre qu’à une réunion de famille un peu trop arrosée où tout le monde a accepté de venir parce qu’on leur avait promis que ce serait drôle. Backus joue son propre rôle, comme presque tout le monde, et le film finit par ressembler à une extension de son image publique : une silhouette comique, immédiatement reconnaissable, mais déjà prise dans le brouillard de la nostalgie.
Ce qui fait la valeur de cette curiosité, ce n’est pas sa qualité au sens classique du terme. C’est son statut d’artefact. On comprend pourquoi le film a longtemps circulé comme une anomalie, projeté tardivement dans des séances de collectionneurs puis retrouvé en copies de fortune. Il appartient à cette famille de productions qui ne tiennent debout que parce qu’elles capturent un moment précis de l’histoire des médias : l’instant où la télévision, le cinéma de seconde zone et la culture des célébrités se mélangent en une soupe étrange. On ne regarde pas Mooch Goes to Hollywood pour son génie, mais pour son culot de mauvais élève.
Le charme du mauvais goût, sans le faux nez
Il y a dans ce film une logique presque anthropologique : rassembler des figures connues, les faire déambuler dans un Los Angeles de carte postale, et espérer que l’addition des présences crée une forme de spectacle. C’est la même logique qui nourrira plus tard certaines émissions de variétés, puis les grands rassemblements de célébrités à la télévision, jusqu’aux compétitions type Battle of the Network Stars évoquées par la source. Le principe est simple, presque bête : si on met assez de monde célèbre dans le cadre, le public regardera. Parfois, ça marche. Ici, ça produit surtout un objet de collection, un morceau de culture pop aussi bancal qu’attachant.
La projection en 16 mm organisée à Los Angeles en 2019, mentionnée par la source, a d’ailleurs confirmé ce statut de relique culte. Le film n’a jamais été un classique, mais il a gagné ce que tant d’objets ratés finissent par obtenir avec le temps : une seconde vie dans les marges, là où les cinéphiles aiment fouiller pour voir comment un système se dérègle. Et franchement, c’est souvent là que le cinéma raconte le mieux ses propres mensonges. Les grands films écrivent l’histoire ; les ratés élégants, eux, racontent les coulisses.
Alors oui, Mooch Goes to Hollywood reste une drôle de bête, ni vraiment pour enfants, ni vraiment pour adultes, ni vraiment pour le rire, ni vraiment pour la nostalgie. Mais avec Jim Backus au scénario et Vincent Price au détour d’une séquence, il offre exactement ce que promettent les objets les plus tordus du cinéma populaire : un petit vertige, un grand sourire en coin, et cette sensation délicieuse qu’Hollywood a parfois eu le génie de se saboter avec panache. Pas mal pour un chien qui voulait juste faire carrière.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




