Au milieu des années 1990, Matt Damon n’a pas seulement laissé passer un rôle : il a tenté de fabriquer sa légende avant même d’en avoir une. Et comme souvent à Hollywood, le pari était aussi brillant que légèrement prétentieux.
En 1995, Damon n’est pas encore le visage bankable qu’on connaît aujourd’hui. Il partage encore un appartement avec Ben Affleck, n’a pas encore explosé avec Good Will Hunting et regarde sa trajectoire comme on regarde une carte au trésor : en visant Robert Duvall, pas les détours les plus voyants. C’est dans ce contexte qu’il refuse un rôle dans The Quick and the Dead, western de Sam Raimi porté par Sharon Stone, Gene Hackman et Russell Crowe. Le cachet proposé, 250 000 dollars selon Adam Woog dans Matt Damon, n’était pas exactement des cacahuètes. Mais Damon voulait autre chose : une filmographie qui sente la durée, pas le coup d’éclat. À Hollywood, refuser un film, c’est souvent déjà jouer sa propre mythologie.
Le film, lui, sort dans un moment charnière pour le western américain. On est après la grande secousse de Unforgiven de Clint Eastwood, sorti en 1992, qui a redonné du nerf au genre en le dépouillant de ses vieux réflexes héroïques. Sam Raimi, venu du fantastique et du cinéma de genre le plus débridé, s’attaque à son tour au western avec une idée simple et pas bête du tout : injecter du baroque, de l’ironie et une mise en scène qui aime les corps, la poussière et les détonations. Résultat : un budget de 32 millions de dollars, 18,6 millions au box-office américain, 28,6 millions à l’international, pour un total mondial de 47,2 millions. Pas un désastre, pas un triomphe non plus. Le genre de score qui laisse les studios tièdes et les cinéphiles en train de se dire qu’il y a peut-être un petit truc à sauver là-dedans.
Et ce “petit truc”, c’est précisément ce que Damon n’a pas voulu voir.
Le western, ce faux pas qui sentait le grand écart
Pour comprendre son hésitation, il faut regarder le rôle qu’on lui propose. Fee “The Kid” Herod n’est pas un second couteau anonyme, mais un jeune tireur persuadé d’être le fils du tyrannique John Herod, joué par Gene Hackman. Autrement dit, un personnage déjà un peu tordu, déjà un peu méta, déjà parfaitement taillé pour un acteur qui veut laisser une trace. Sauf que Damon, à ce moment-là, pense en termes de gravité, de crédibilité, de continuité. Il veut le prestige à l’ancienne, le parfum Duvall, la carrière qui dure quarante ans, pas le clinquant d’un western révisionniste signé par le gars de Evil Dead. On peut comprendre la logique. On peut aussi la trouver sacrément raide.
Le plus drôle, c’est que le film n’a rien d’un simple exercice de style creux. Sharon Stone y prend le centre du champ de bataille, ce qui en 1995 n’a rien d’anodin : elle porte encore l’aura de Basic Instinct, et le film de Raimi la transforme en figure de vengeance, de contrôle et de spectacle. En face, Russell Crowe joue un gunfighter devenu prédicateur, Gene Hackman campe un pouvoir local corrompu jusqu’à l’os, et Leonardo DiCaprio récupère le rôle que Damon a laissé sur la table. Le gamin n’a pas encore l’aura de superstar qu’il aura après Titanic en 1997, mais il a déjà cette insolence de visage qui capte la lumière. Parfois, le bon casting, c’est juste le mauvais refus du bon acteur.

DiCaprio, Raimi et la petite mécanique du destin
Le cas DiCaprio est savoureux, parce qu’il montre à quel point un rôle secondaire peut devenir un accélérateur de trajectoire. Dans The Quick and the Dead, il n’est pas encore le monstre sacré qu’il deviendra, mais il s’inscrit déjà dans une logique de bascule : celle d’un jeune acteur capable d’absorber un film de genre sans se faire avaler par le décor. Damon, lui, se méfie d’un projet qu’il imagine trop “schlock”, trop bis, trop peu noble. Sauf que Raimi filme le western comme une machine à fantasmes parfaitement consciente d’elle-même. Il ne singe pas Sergio Leone, il le remixe avec une énergie de cinéaste qui adore faire claquer les genres contre le mur. Et ça, Damon l’a sans doute sous-estimé.
Il faut aussi rappeler que l’acteur n’a pas totalement déserté le western cette année-là : il apparaît dans The Good Old Boys, réalisé par Tommy Lee Jones. Le choix est cohérent avec son obsession du sérieux, de la retenue, du jeu “solide”. Le problème, c’est que cette stratégie ressemble parfois à une armure un peu trop bien polie. Damon le reconnaîtra plus tard, en admettant avoir sans doute été “trop sûr de lui”, selon ses propres mots rapportés par le New York Times en 2021. Voilà qui a le mérite d’être franc. Et puis, entre nous, qui n’a jamais voulu jouer les stratèges avant d’apprendre que le hasard adore se foutre de nos plans ?
Ce qui rend cette histoire plus intéressante qu’un simple “rôle refusé, rôle raté”, c’est qu’elle raconte une époque. Les années 1990 sont un moment où les stars se fabriquent encore à coups de paris très concrets : un film d’auteur ici, un blockbuster là, un détour par le genre pour se donner de l’épaisseur. Damon veut éviter l’étiquette du jeune premier interchangeable. Il vise la longévité, la respectabilité, le statut d’acteur qui ne se contente pas d’être là. Le hic, c’est qu’à Hollywood, la prudence a parfois le goût d’une balle tirée dans le pied.
Un culte né à contretemps
Avec le recul, The Quick and the Dead a gagné ce que le box-office lui a refusé : le temps. Le film est devenu un objet de culte, notamment pour son final, souvent cité comme l’un des grands morceaux de bravoure de Raimi. Le public de sortie n’a pas forcément suivi, les critiques ont été fraîches, mais la mémoire cinéphile a fini par comprendre le truc : un western de studio qui assume son artificialité, son humour noir et sa violence chorégraphiée, ce n’est pas si courant. Le film n’a pas changé l’histoire du genre, mais il a laissé une trace plus nette que bien des succès plus sages.
Et Damon dans tout ça ? Il a évidemment eu raison sur sa carrière, puisqu’il a fini par construire une filmographie autrement plus vaste que ce simple rôle de jeune tireur. Mais le charme de l’anecdote tient justement à son ambiguïté : il n’a pas “perdu” le film, il a perdu une possibilité. Une possibilité qui, rétrospectivement, avait de l’allure. DiCaprio a pris la place, Raimi a signé un western cabossé et précieux, et Damon a continué sa route vers d’autres sommets. Comme quoi, à Hollywood, un refus peut être un faux pas, ou juste un détour avant la bonne porte.
Reste cette image assez délicieuse d’un jeune Matt Damon, encore loin des tapis rouges et des franchises, persuadé qu’il fallait choisir le bon wagon pour bâtir une carrière de quarante ans. Il n’avait pas tort. Il n’avait juste pas vu que, parfois, le wagon le plus bancal est celui qui vous emmène le plus loin. Et ça, franchement, c’est tout le sel du cinéma.
Bande-annonce VF de Mort ou Vif
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




