Les années 70 n’ont pas enterré le western télévisé : elles l’ont forcé à muter, à se salir les bottes et à regarder le monde en face. Entre séries prolongées, relectures nerveuses et hybridations parfois très gonflées, le genre a trouvé à la télévision un dernier terrain de jeu avant de devenir un objet de nostalgie (ou de recyclage, selon l’humeur du jour).

Pour rappel, le western avait déjà régné en maître sur les écrans américains dans les années 50 et 60, au point d’envahir les grilles comme une marée de poussière et de Stetsons. Puis le soufflé est retombé. Les grands piliers se sont éteints, les audiences ont glissé, et les chaînes ont commencé à regarder ailleurs. Pourtant, la décennie 1970 n’a pas seulement vu la fin d’un âge d’or : elle a aussi produit des séries qui ont déplacé les lignes, parfois en gardant le décor, parfois en dynamitant les codes. Le western télé des seventies, c’est moins une survie qu’une métamorphose un peu cabossée, mais souvent plus intéressante que les monuments figés d’avant.

Dans cette sélection, on croise des vétérans qui prolongent leur règne, des séries qui flirtent avec le policier, d’autres qui injectent du kung-fu dans la poudre noire, et quelques œuvres qui sentent déjà la fin d’un monde. Le classement met en avant des séries diffusées dans les années 70, avec quelques survivantes des décennies précédentes qui ont encore eu assez de nerf pour tenir la route. Et franchement, c’est là que ça devient drôle : quand un genre qu’on croyait rincé trouve encore le moyen de sortir un dernier coup de colt.

Le vrai sujet, ce n’est pas seulement de savoir quelles séries étaient les meilleures, mais comment elles ont réussi à faire vivre un genre qu’on disait déjà à l’agonie.

Le vieux shérif qui refuse de rendre l’étoile

Dans le bas du palmarès, Bonanza et The Men from Shiloh incarnent deux façons de retarder l’enterrement. La première, lancée en 1959 sur NBC, poursuit sa route jusque dans les années 70 avec Ben Cartwright et une nouvelle configuration familiale, preuve que la série avait compris depuis longtemps que le western pouvait aussi fonctionner comme mélodrame domestique. La seconde, ex-The Virginian, tente un rebranding plus frontal, avec nouveau titre, nouvelle esthétique et même une musique signée Ennio Morricone. On est déjà dans une logique de repositionnement, presque de marketing avant l’heure : même cheval, nouvelle selle.

Ce qui frappe, c’est que ces séries n’essaient plus de faire croire au western triomphal. Elles bricolent, elles ajustent, elles se réinventent à la marge. Bonanza garde sa colonne vertébrale affective, tandis que The Men from Shiloh lorgne vers le spaghetti western, comme si la télévision américaine allait chercher en Italie la dose de modernité qu’elle ne trouvait plus chez elle. Le genre ne domine plus, il négocie. Et ce n’est déjà pas si mal.

Quand le saloon devient laboratoire

Avec Hec Ramsey, on change de braquet. Richard Boone y campe un homme de loi qui s’appuie sur les débuts de la criminalistique pour résoudre ses affaires, dans un Oklahoma de frontière où la méthode compte autant que le revolver. Là, le western se frotte au procedural, et ça lui va plutôt bien. On n’est plus seulement dans la conquête d’un territoire, mais dans l’invention d’un mode de lecture du réel. Jack Webb, le créateur de Dragnet, n’est pas loin : le cadre du western devient un prétexte pour mettre en scène la naissance d’une rationalité moderne.

Dans un registre encore plus hybride, Kung Fu reste le cas le plus fascinant de la décennie, et aussi le plus franchement problématique. David Carradine y incarne Kwai Chang Caine, personnage sino-américain joué par un acteur blanc, ce qui a suscité des critiques dès la diffusion originale. La série, elle, mélange arts martiaux, philosophie zen et imagerie du Far West avec une audace qui a laissé des traces partout, de la pop culture au cinéma d’action. Le résultat est bancal, oui, mais d’une étrangeté rare. C’est le genre de série qui prouve qu’un western peut encore surprendre quand il accepte de se faire défigurer un peu.

Les familles, les routes et la poussière

Au milieu du classement, Little House on the Prairie prend le contre-pied du western viril et transforme la frontière en espace domestique. Michael Landon, déjà pilier de Bonanza, y retrouve l’Ouest mais en version chaleureuse, presque pastorale, avec une famille qui traverse les saisons, les épreuves et les kilomètres de prairie. Diffusée à partir de 1974 sur NBC, la série s’étendra sur neuf saisons et deviendra l’un des visages les plus durables du western télévisé, précisément parce qu’elle refuse la mythologie du duel pour privilégier l’endurance du quotidien.

À côté, How the West Was Won et Centennial donnent au genre une ampleur presque romanesque. La première, lancée en 1976 avec James Arness, prolonge l’aura de Gunsmoke en suivant une famille sur les routes de la guerre de Sécession et de la colonisation. La seconde, mini-série de 12 épisodes diffusée en 1978, embrasse carrément l’histoire d’une ville du Colorado sur plusieurs générations, avec un casting qui aligne David Janssen, Raymond Burr, Richard Chamberlain, Andy Griffith, Donald Pleasence, Timothy Dalton et Mark Harmon. On n’est plus dans l’épisode isolé mais dans la fresque, presque dans la saga de prestige avant la lettre. Le western, ici, ne galope plus : il s’étire, il s’installe, il raconte le temps qui passe.

Les derniers coups de feu de la légende

Au sommet du classement, Gunsmoke reste la référence qui tient debout quand tout le reste vacille. Diffusée pendant deux décennies, la série avec James Arness n’a pas seulement survécu aux années 70 : elle a continué à évoluer, élargissant son ensemble de personnages et durcissant ses antagonistes sans perdre son socle moral. C’est précisément ce mélange de constance et d’adaptation qui explique sa longévité. Quand une série sait changer sans se renier, elle évite de tirer une balle dans son propre pied. Rare, mais pas impossible.

Et puis il y a Nichols, petite anomalie délicieuse portée par James Garner, qui revient au western après Maverick pour jouer un shérif plus intéressé par les combines que par le prestige de l’étoile. La série n’a duré qu’une saison, mais elle a quelque chose de précieux : elle démonte le mythe du héros droit dans ses bottes sans le ridiculiser. Garner y déploie ce charme d’éternel type normal, presque anti-mythologique, qui fera ensuite merveille dans The Rockford Files. À sa manière, Nichols annonce le western désenchanté des décennies suivantes : moins de panache, plus de roublardise, et un sacré sens du contre-pied.

Ce que raconte ce classement, au fond, ce n’est pas seulement la survie d’un genre. C’est sa capacité à se déformer sans casser, à passer du grand mythe national à la série crépusculaire, du saloon au laboratoire, de la famille pionnière au détective en bottes. Le western télé des années 70 n’a pas gagné la bataille de l’audience, mais il a gagné autre chose : le droit d’être plus bizarre, plus souple, parfois plus malin. Et ça, on ne va pas faire semblant de le bouder.

Le Far West n’a pas disparu des écrans : il a juste appris à marcher de travers.

Part.
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