À Hollywood, sortir de la combinaison rouge de Spider-Man, c’est un peu comme quitter une machine à cash en espérant que le monde entier vous applaudisse pour votre souffle dramatique. Tom Holland a tenté le coup avec The Crowded Room, et le résultat a surtout ressemblé à un long détour embarrassé.
En 2023, Apple TV+ mise sur cette mini-série en 10 épisodes créée par Akiva Goldsman, adaptée du livre de Daniel Keyes The Minds of Billy Milligan publié en 1981. Holland y incarne Danny Sullivan, un homme arrêté après avoir tiré dans la foule à New York en 1979, tandis qu’Amanda Seyfried joue une spécialiste qui l’interroge et remonte son passé par fragments. Sur le papier, l’affaire avait tout du projet prestige : sujet lourd, production soignée, star bankable, promesse de rôle à transformation. Sauf que la série s’est retrouvée coincée dans une logique de gonflement narratif assez pénible, avec une durée qui étire le matériau au lieu de le servir. Le péché originel, ici, c’est d’avoir cru que la gravité suffisait à faire de la grande télévision.
Le contexte, lui, n’est pas anodin. Après Spider-Man: No Way Home en 2021, quatrième plus gros succès mondial de tous les temps avec plus de 1,9 milliard de dollars au box-office, Tom Holland semblait prêt à passer le flambeau d’ado Marvel à acteur sérieux. En théorie, la trajectoire était limpide : un blockbuster géant d’un côté, un drame adulte de l’autre, et hop, le grand écart devient une stratégie de carrière. En pratique, Hollywood adore ces récits de métamorphose, mais il adore encore plus les faire dérailler. Avant The Crowded Room, Holland avait déjà tenté l’expérience du virage sombre avec Cherry chez Apple TV+, autre opus reçu tièdement. On commençait à voir se dessiner un motif : dès qu’il quitte le costume de super-héros, le garçon se retrouve dans des projets qui veulent absolument prouver quelque chose. Et ça se sent, hélas.
Avec The Crowded Room, Holland ne cherchait pas seulement un rôle : il cherchait une validation.
Quand la psychologie se prend les pieds dans le tapis
Le problème n’est pas le sujet. La dissociation, le traumatisme, la responsabilité pénale, la mémoire fragmentée : il y avait de quoi bâtir une série tendue, presque clinique, sur les zones grises de l’identité. Mais Goldsman et ses équipes choisissent une forme qui alourdit tout. Les flashbacks s’empilent, les révélations s’étirent, la mécanique de l’aveu tourne à vide. On sent la volonté de faire sérieux, de faire dense, de faire “important” (le mot qui fait souvent plus de dégâts qu’un mauvais montage). Résultat : la série ressemble moins à une enquête intérieure qu’à une démonstration qui s’écoute parler. Quand une fiction psychologique commence à sentir la dissertation, on a déjà perdu la moitié du match.
Les critiques américaines ne s’y sont pas trompées. Sur Rotten Tomatoes, la série plafonne à 33 % chez les critiques, un score qui ne condamne pas à mort une œuvre, mais qui dit assez nettement le malaise. Brian Lowry, pour CNN, a pointé un dispositif trop appuyé, tandis que Robert Lloyd, dans le Los Angeles Times, saluait les performances et la fabrication avant de juger l’ensemble trop gonflé, trop étiré, trop chargé en matière inutile. Même quand les intentions sont défendables, la mise en scène peut tirer une balle dans le pied. Et là, c’est exactement ce qui se passe : on sent le désir de faire un grand drame sur la santé mentale, mais la série finit par confondre profondeur et épaisseur.

Tom Holland, ce demi-dieu qu’on veut absolument faire pleurer
Il faut pourtant être juste avec Holland : son jeu n’est pas le problème principal. Plusieurs critiques ont reconnu qu’il tenait son rôle avec une vraie implication, et on ne va pas faire semblant de découvrir qu’il sait faire autre chose que balancer des répliques de super-héros. Le vrai sujet, c’est l’écart entre son image et les rôles qu’on lui colle. Depuis The Impossible en 2012, où J. A. Bayona lui offrait déjà un terrain dramatique solide, l’acteur traîne cette réputation de jeune premier sympathique, presque trop propre pour les zones d’ombre qu’on veut lui faire habiter. Dans The Crowded Room, cette tension devient visible : on lui demande d’incarner la douleur, la confusion, la fracture intime, tout en conservant ce capital de boyish charm qui fait vendre. Pas simple. Et parfois, franchement, pas très heureux.
Le plus ironique, c’est que ce faux pas arrive au moment où Holland semble avoir retrouvé la voie royale avec The Odyssey de Christopher Nolan et Spider-Man: Brand New Day, deux projets qui relancent sa cote en 2026. Comme souvent à Hollywood, la carrière d’un acteur se lit moins comme une ligne droite que comme une succession de paris, de ratés, de retours de flamme. The Crowded Room n’a pas enterré Tom Holland ; il a juste rappelé qu’un succès mondial ne fabrique pas automatiquement un grand acteur dramatique.
Apple TV+ et la tentation du prestige qui déborde
De son côté, Apple TV+ a continué d’installer son image de plateforme à séries ambitieuses, parfois brillantes, parfois trop sûres de leur propre importance. The Crowded Room s’inscrit pile dans cette zone intermédiaire où le prestige devient une posture. Budget de production confortable, casting solide, sujet à forte charge symbolique : tout est là pour fabriquer du “sérieux” en vitrine. Mais le prestige, sans nerf ni respiration, finit souvent en carton-pâte chic. Et c’est bien le piège de cette mini-série : elle veut parler de pathologie, de vérité, de mémoire, de justice, mais elle le fait avec une lourdeur qui empêche l’émotion de circuler.
On peut même y lire une petite leçon de l’ère streaming : plus la plateforme promet de l’ampleur, plus elle risque de confondre quantité et densité. Dix épisodes pour un matériau qui en appelait peut-être six, c’est le genre de calcul qui sent la machine à fantasmes en surchauffe. Le public, lui, n’est pas dupe. Il repère vite quand une série s’écoute respirer. Et quand la respiration devient un concept marketing, il est temps de couper le son.
Reste une chose : The Crowded Room n’est pas un désastre spectaculaire, juste un rendez-vous manqué, ce qui est parfois plus cruel encore. On en sort avec l’impression qu’un acteur voulait franchir une marche, qu’un studio voulait fabriquer un événement, et qu’au bout du compte tout le monde s’est un peu regardé dans le miroir en attendant l’applaudissement. Il n’est jamais venu. C’est ballot, mais Hollywood adore ça : promettre l’Olympe et livrer une salle d’attente.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




