On a beau le ranger au rayon des évidences, Le Magicien d’Oz n’a rien d’un miracle né tout seul : c’est un monument fabriqué à la sueur, aux remplacements de réalisateurs et à une drôle de comptabilité. Sorti en salles le 25 août 1939, le film de Victor Fleming est devenu l’une des machines à fantasmes les plus puissantes de l’histoire du cinéma. Mais son premier passage en salles, lui, n’a pas été ce triomphe flamboyant qu’on imagine volontiers quand on pense à Dorothy, au chemin de briques jaunes et à cette bande de bras cassés qui ont nourri des générations de cinéphiles, de théoriciens et de vendeurs de produits dérivés (la vraie magie, parfois, c’est la licence).

Pour rappel, le long métrage de la Metro-Goldwyn-Mayer est adapté du roman de L. Frank Baum publié en 1900, The Wonderful Wizard of Oz. Sa fabrication a été un petit champ de bataille hollywoodien : Victor Fleming est crédité à la réalisation, mais il n’a pas été seul aux manettes. King Vidor a tourné certaines scènes du Kansas en sépia, Norman Taurog a supervisé des essais couleur, Mervyn LeRoy a pris en charge des séquences de transition, et George Cukor comme Richard Thorpe ont eux aussi brièvement occupé le fauteuil de réalisateur. Autrement dit, un film à plusieurs mains, plusieurs visions, plusieurs urgences. Le genre de production qui sent moins la féerie que la gestion de crise.

Sur le plan économique, l’histoire est tout sauf linéaire. L’American Film Institute rappelle que le budget de production atteignait 2,77 millions de dollars, une somme énorme pour l’époque, et que le film a perdu environ un million de dollars lors de son exploitation initiale, plombé surtout par les coûts de distribution et de promotion. Il faudra attendre la ressortie de 1948-1949 pour qu’il rentre enfin dans ses frais. Pas exactement le destin qu’on associe spontanément à un classique sacré, hein ?

Et c’est précisément là que Le Magicien d’Oz devient plus intéressant qu’un simple conte pour enfants : il raconte aussi, en creux, la manière dont Hollywood fabrique ses mythes à retardement.

Le mythe, le cash et la mémoire collective

La première diffusion télévisée du film, en 1956, a joué un rôle décisif dans sa légende. D’après History.com, des millions de téléspectateurs découvrent alors un film déjà ancien, mais dont la réputation ne cesse de gonfler à mesure qu’il passe du statut de nouveauté coûteuse à celui de rituel familial. Ensuite, les ressorties en salles se succèdent : 1955, 1989, 1998, 2002, 2006, 2009, 2013, 2019, 2024, selon Box Office Mojo. À chaque retour, la vieille bête grignote encore quelques millions. Jamais plus de 14 millions de dollars environ sur une seule exploitation, mais assez pour rappeler qu’un classique ne meurt jamais vraiment. Il change juste de fenêtre de diffusion.

Affiche de Le Magicien d'Oz
Affiche de Le Magicien d'Oz

Et puis il y a le reste, le vrai nerf de la guerre : les supports physiques, les licences, les éditions spéciales, les opérations événementielles. The Numbers évoque plus de 103 millions de dollars de ventes en DVD et Blu-ray. En 2019, une projection événement au format Fathom Events a même battu un record, tandis qu’une version remixée présentée à la Sphere de Las Vegas aurait rapporté autour de 2 millions de dollars par jour, selon USA Today. À ce stade, Le Magicien d’Oz n’est plus seulement un film : c’est une poule aux œufs d’or qui traverse les décennies sans demander la permission.

Des répliques, des visages et un drôle de théâtre

Si le film tient encore aussi bien, ce n’est pas seulement parce qu’il a été canonisé par la cinéphilie. C’est aussi parce qu’il reste étrangement vivant dans sa manière de jouer avec les registres. Judy Garland n’avait que 16 ans pendant le tournage, mais Dorothy est écrite et filmée avec une naïveté presque enfantine, comme si le film demandait à son héroïne de porter plus que son âge. En face, les seconds rôles montent souvent d’un cran dans l’excès : Frank Morgan, Jack Haley, Ray Bolger et Bert Lahr jouent large, très large, avec une énergie qui sent le vaudeville et la scène plus que le naturalisme. Le film avance sur une tension délicieuse entre l’innocence de Garland et le cabotinage assumé de ses partenaires.

On peut sourire, au passage, de l’accent bostonien de Jack Haley en fermier du Kansas, ou du fait que Frank Morgan incarne plusieurs personnages à la fois. Mais ce décalage fait partie du charme du film : Le Magicien d’Oz ne cherche jamais à faire croire qu’il est réaliste. Il préfère assumer son statut de théâtre filmé, de fable bricolée, de grand numéro de prestidigitation. C’est aussi pour ça qu’il a traversé le temps sans trop prendre la poussière. Le cinéma hollywoodien adore les demi-dieux ; celui-ci, lui, a surtout l’air d’un spectacle de foire devenu monument national.

La sorcière a gagné la partie

Reste Margaret Hamilton, évidemment. Son interprétation de la Méchante Sorcière de l’Ouest a fixé pour longtemps l’iconographie de la sorcière au cinéma. Son visage, sa voix, sa silhouette : tout est devenu référence, cliché, matrice, et parfois même mètre étalon de la peur enfantine. Le film lui doit énormément, plus qu’à bien des effets spéciaux. Et savoir qu’elle fut institutrice avant de devenir cette figure de cauchemar ajoute une petite ironie à l’affaire (les enfants devaient adorer, ou pas du tout).

Au fond, Le Magicien d’Oz n’est pas seulement un classique aimé par habitude. C’est un film qui a mis du temps à devenir ce qu’il est, qui a d’abord peiné à se rentabiliser, puis a gagné sa bataille la plus importante : celle de la mémoire collective. Il a raté son premier rendez-vous avec le box-office, mais il a pris sa revanche sur le siècle. Et ça, franchement, c’est une autre forme de magie.

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