Et si le nouveau Spider-Man était moins un film de super-héros qu’un petit coup de fil discret à la science-fiction des Wachowski ? Voilà le genre de pirouette qui fait sourire, puis réfléchir : derrière le vernis Marvel, Spider-Man: Brand New Day semble jouer à cache-cache avec The Matrix Reloaded.
Dans les années 2000, Hollywood a appris à ses dépens qu’un blockbuster pouvait diviser tout en laissant une empreinte visuelle énorme. The Matrix Reloaded, sorti en 2003, a rapporté environ 742 millions de dollars dans le monde pour un budget estimé à 150 millions, et a laissé derrière lui un héritage de ralentis, de combats chorégraphiés et d’images qui ont contaminé tout le cinéma d’action. Vingt-trois ans plus tard, voir un opus Spider-Man reprendre cette grammaire n’a rien d’anodin : on parle d’une franchise qui a toujours recyclé ses mythes, mais rarement avec une telle insolence formelle. D’autant que Marvel, après plusieurs années de fatigue du genre et de recettes moins triomphales, a tout intérêt à remettre un peu de nerf et de personnalité dans la machine. Quand le super-héros se met à faire de la citation cinéphile, on n’est plus dans la simple suite : on est dans le bricolage de prestige.
Et c’est là que le film de Destin Daniel Cretton devient intéressant : il ne se contente pas d’empiler les clins d’œil, il semble greffer à Peter Parker une mémoire de cinéma qui vient d’ailleurs.
Bullet-time, bébé : quand Peter Parker se prend pour Neo
Le cœur du rapprochement tient d’abord à la mise en scène. D’après la source, Spider-Man: Brand New Day reprend l’idée d’une perception du mouvement au ralenti pour accompagner la mutation de Peter Parker, avec une énergie visuelle qui rappelle directement le bullet-time popularisé par The Matrix. Ce n’est pas juste un effet de manche : c’est une façon de dire que le corps du héros change, que ses réflexes se reconfigurent, que le film veut faire sentir la transformation avant même de l’expliquer. On connaît la chanson chez Marvel, mais ici le détour par la matrice donne au tout un parfum moins industriel, plus joueur. Cretton ne filme pas seulement un pouvoir ; il filme une réécriture du corps.
Le plus drôle, c’est que ce geste ne tombe pas du ciel. Le réalisateur a déjà affiché son affection pour l’imaginaire des Wachowski avec Shang-Chi and the Legend of the Ten Rings en 2021, où il revendiquait une tonalité proche de The Matrix et faisait appel au chef opérateur Bill Pope, pilier de cette esthétique. Autrement dit, le bonhomme n’a pas découvert la science-fiction stylisée entre deux réunions de production Marvel. Il a une boussole, une vraie, et elle pointe du côté des grands films d’action qui pensent leur forme autant que leurs baffes. Pas mal pour un studio souvent accusé de tourner en rond comme un hamster sous caféine.

Jean Grey, Agent Smith et le joyeux bazar des corps
Autre valeur sûre du parallèle : le personnage de Jean Grey, interprété ici par Sadie Sink, dont les pouvoirs télépathiques passent par la prise de contrôle de corps innocents. Là encore, la référence à The Matrix Reloaded saute aux yeux, avec cette logique de possession, de circulation des consciences et de corps utilisés comme véhicules jetables. Le film de 2003 avait déjà fait de l’enveloppe humaine un champ de bataille ; Brand New Day recycle ce motif à sa manière, en le branchant sur l’iconographie super-héroïque. On n’est pas dans la copie carbone, mais dans le détournement malin. Le blockbuster ne vole pas l’idée, il la remet en circulation avec un nouveau costume.
Et puis il y a cette scène de chute depuis un gratte-ciel, où MJ se retrouve en danger avant que Peter ne fonce la sauver. Difficile de ne pas penser à Neo et Trinity, suspendus entre ciel et bitume dans The Matrix Reloaded. La comparaison n’est pas seulement visuelle : elle touche à la dramaturgie même du sauvetage, à cette façon de faire du corps en suspension un point de bascule émotionnel. La musique de Michael Giacchino, elle aussi, semble flirter avec des accents qui rappellent la partition du film des Wachowski. Rien de plus normal, au fond : le cinéma populaire adore se regarder dans le miroir des grands frères. Le clin d’œil devient alors un aveu de filiation, presque une déclaration d’amour en costume moulant.
Marvel sous influence, ou l’art de ne pas faire table rase
Ce qui rend l’affaire savoureuse, c’est que Spider-Man: Brand New Day arrive à un moment où les studios cherchent désespérément à éviter la saturation. Le mot « fatigue » colle désormais à la peau des franchises comme du chewing-gum sous une semelle. Alors, plutôt que d’empiler mécaniquement les séquences d’action, Cretton semble choisir la contamination assumée : prendre un imaginaire culte, le faire entrer dans l’ADN du film, et laisser le spectateur faire le reste. C’est moins paresseux qu’il n’y paraît. Et surtout, c’est une manière de rappeler qu’un grand blockbuster ne se résume pas à son budget marketing ou à ses têtes d’affiche. Il lui faut une vision, sinon il se contente de faire du bruit. Sans un peu de cinéma dans le cinéma, la franchise devient une machine à tourner à vide.
On peut même y lire une petite leçon de survie hollywoodienne. Les meilleurs films de super-héros ont toujours emprunté ailleurs : au polar, au film de guerre, au western, au thriller paranoïaque, au mélodrame. Ici, Cretton pioche dans la mythologie cyberpunk pour redonner du relief à un personnage qu’on connaît par cœur. Ce n’est pas une trahison du genre, c’est sa respiration. Et si l’on veut être taquin, on dira que Marvel a peut-être trouvé une façon élégante de passer le flambeau esthétique sans renier sa poule aux œufs d’or. Pas mal, non ?
Reste une question qui flotte comme un petit bug dans la matrice : si Spider-Man: Brand New Day dialogue aussi franchement avec The Matrix Reloaded, est-ce encore un simple film de super-héros, ou déjà un remake déguisé qui s’ignore ? À ce stade, peu importe presque le verdict. Ce qui compte, c’est qu’un blockbuster grand public ose encore parler la langue des cinéphiles. Et ça, franchement, ça fait du bien.
Bande-annonce VF de Spider-Man : Brand New Day
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




