On tient peut-être là le genre de film qui rappelle qu’un bon roman adapté au cinéma n’a pas besoin de faire du bruit pour intriguer : Last Man in Tower arrive en salles indiennes en septembre, avec Manoj Bajpayee, Boman Irani et un premier teaser qui vient allumer la mèche.
Le projet coche plusieurs cases qui mettent l’équipe de la rédaction en alerte : une adaptation d’Aravind Adiga, écrivain déjà passé par la case prestige avec The White Tiger ; un réalisateur, Ben Rekhi, dont le nom circule davantage chez les cinéphiles que dans les colonnes des tabloïds ; et Spirit Media, la structure de Rana Daggubati, qui continue de muscler son jeu sur le terrain de la production indienne contemporaine. Dans un marché où la fenêtre de diffusion en salles reste un enjeu stratégique, surtout pour les films de comédiens aussi identifiés que Bajpayee, la sortie de septembre n’a rien d’anodin. Elle place le long métrage dans une zone où l’exploitation peut encore compter sur la curiosité du public urbain, sans se faire écraser par les mastodontes de la saison des blockbusters. Bref, on n’est pas sur un petit objet décoratif, mais sur un film qui veut exister pour de bon.
Et puis il y a le casting, qui fait lever un sourcil intéressé. Manoj Bajpayee et Boman Irani partagent ici l’écran pour la première fois, ce qui, dans un cinéma indien souvent structuré par les retrouvailles de stars ou les duos déjà éprouvés, donne au projet une petite tension supplémentaire. Bajpayee, monstre sacré du jeu tout en nerfs et en retenue, a bâti sa réputation sur des personnages qui semblent toujours au bord de la fissure ; Irani, lui, apporte souvent cette ambiguïté de façade, ce calme qui peut basculer d’un instant à l’autre. Les voir réunis dans une adaptation littéraire laisse espérer autre chose qu’un simple exercice de style. Quand deux têtes d’affiche de cette trempe se croisent pour la première fois, on n’attend pas un feu d’artifice : on attend l’étincelle qui fait mal.
Adiga, le roman et la tentation du piège à prestige
Pour rappel, Aravind Adiga n’écrit pas des histoires qui se contentent de dérouler leur petit ruban narratif. Ses livres ont souvent cette manière de gratter le vernis social, de regarder la réussite en face et de lui demander ce qu’elle a coûté, à qui, et dans quelles conditions. Adapter un tel matériau, c’est toujours marcher sur une ligne de crête : soit on en fait un drame social un peu empesé, soit on trouve la bonne distance, celle qui laisse respirer les personnages sans diluer la charge critique. Le cinéma indien a déjà montré qu’il savait transformer la littérature en objet de cinéma nerveux, mais il a aussi ses péchés originels : le goût du surlignage, la tentation du grand discours, la peur du silence. Tout l’enjeu de Last Man in Tower, c’est d’éviter le piège du prestige en carton-pâte.
Ben Rekhi, lui, n’arrive pas avec le statut du demi-dieu qui écrase tout sur son passage. Et c’est plutôt une bonne nouvelle. Un film comme celui-ci a besoin d’un metteur en scène capable de laisser les rapports de force se tendre sans les expliquer à coups de marteau. L’adaptation d’un roman d’Adiga demande du nerf, du sens du cadre, et surtout une confiance dans les visages. Si le teaser, déjà dévoilé, joue la carte de l’ellipse et du trouble plutôt que celle du résumé illustré, alors le film a peut-être compris l’essentiel : le suspense ne naît pas seulement de l’intrigue, mais de la manière dont les corps occupent l’espace. Le cinéma, parfois, c’est juste ça : regarder des gens se mentir avec élégance.
Spirit Media, ou l’art de passer le flambeau sans faire semblant
Autre valeur à surveiller : la présence de Spirit Media, la société de Rana Daggubati. L’acteur-producteur n’a pas seulement le flair des projets qui peuvent circuler ; il a aussi compris qu’à l’ère des franchises et des univers étendus, il reste de la place pour des films plus resserrés, plus adultes, plus littéraires. Ce n’est pas du luxe, c’est une stratégie. Dans une industrie où les budgets de production peuvent exploser et où le marketing a parfois tendance à avaler le film tout cru, miser sur une adaptation de roman avec un casting solide, c’est aussi une manière de se distinguer des grosses machines à fantasmes. On ne gagne pas toujours la partie avec le plus gros canon ; parfois, il suffit d’un bon angle et d’un acteur qui sait tenir une scène.
Ce qui rend Last Man in Tower intéressant, au fond, c’est moins son statut d’“événement” que sa promesse de friction. Friction entre littérature et cinéma, entre prestige et accessibilité, entre vedettariat et jeu d’ensemble. Et puis il y a cette petite gourmandise très cinéphile : voir enfin Bajpayee et Irani face à face, sans l’impression d’assister à un simple alignement de noms sur une affiche. Si le film tient sa ligne, il pourrait bien devenir ce genre d’objet qu’on recommande entre gens de bonne compagnie, avec un sourire entendu et une pointe de mauvaise foi satisfaite. Le genre de séance qui ne fait pas de bruit, mais qui laisse une trace.
En septembre, les salles indiennes accueilleront donc un film qui a tout pour parler aux amateurs de cinéma d’acteurs, de littérature adaptée et de tensions sociales bien ciselées. Reste à voir si Last Man in Tower saura transformer son pedigree en vraie matière de cinéma, ou s’il se contentera d’être un beau dossier de presse avec des gens très bien habillés. On prend le pari qu’il vise plus haut. Après tout, quand Bajpayee entre dans le cadre, il n’est pas là pour faire tapisserie. Et ça, franchement, ça change tout.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




