Sur le tournage d’Avengers: Doomsday, Anthony Mackie a raconté qu’Ian McKellen avait accueilli la nouvelle de son Captain America avec une élégance de monstre sacré. Et, mine de rien, ce petit échange dit beaucoup plus sur Marvel que trois bandes-annonces en surcharge de CGI.
À l’heure où l’industrie du super-héros cherche encore comment éviter l’usure du modèle, ce genre d’anecdote tombe à pic. Ian McKellen, né en 1939, c’est l’Olympe britannique, l’acteur qui a traversé Shakespeare, Le Seigneur des anneaux et la pop culture sans jamais perdre sa gravité. Anthony Mackie, lui, a pris le relais du bouclier après Avengers: Endgame et surtout après la série The Falcon and the Winter Soldier en 2021, où Sam Wilson devenait enfin Captain America dans l’économie narrative du MCU. Entre les deux, il y a moins un simple compliment qu’un rituel de transmission. Hollywood adore ça : passer le flambeau, faire semblant que la relève se fait en douceur, puis vendre l’opération comme une évidence. Sauf que le public, lui, n’avale pas toujours la pilule avec autant de docilité. Le geste compte autant que le film, parfois même davantage.
Le contexte, on le connaît : Marvel a bâti sa poule aux œufs d’or sur la continuité, les retours de personnages et les croisements d’univers. Mais depuis la fin de la phase 3, la machine s’est grippée par endroits. Les chiffres du box-office mondial ont beau rester massifs, l’aura d’invincibilité s’est fissurée, entre fatigue des spectateurs, inflation des budgets et dispersion des récits. Dans ce paysage, Avengers: Doomsday a tout du mastodonte censé remettre un peu d’ordre dans la maison. Et quand un acteur comme McKellen, qui a incarné à lui seul une certaine idée du prestige, reconnaît la légitimité d’un successeur, Marvel récupère exactement ce dont il a besoin : une caution symbolique. Pas un argument marketing de plus, non. Une bénédiction. Le studio ne vend pas seulement un film, il vend une filiation.
Et c’est là que l’anecdote devient plus savoureuse qu’elle n’en a l’air : derrière le sourire de vieux sage, McKellen rappelle que le pouvoir à l’écran passe aussi par la légitimité du corps qui le porte.
Le bouclier, ce petit bout de métal qui pèse une franchise
Captain America n’est pas un rôle comme les autres. Dans l’histoire des studios, les figures de ce genre fonctionnent comme des totems : elles cristallisent une époque, un imaginaire, une morale. Chris Evans a incarné Steve Rogers pendant plus d’une décennie, de Captain America: The First Avenger en 2011 à Avengers: Endgame en 2019, en passant par la grande usine à émotions du MCU. Quand Anthony Mackie hérite du costume, il ne récupère pas seulement un accessoire. Il reprend un symbole national, un mythe de rectitude, une machine à fantasmes qui doit désormais parler à une autre génération. Et ça, ce n’est pas rien.

Le fait que McKellen soit celui qui entérine ce passage de relais ajoute une couche de lecture délicieuse. Parce qu’il n’est pas n’importe quel collègue de plateau : c’est un acteur dont la filmographie a toujours convoqué l’autorité, la mémoire, l’âge du monde. Qu’un tel demi-dieu salue Mackie d’un « tu le mérites » ou d’un équivalent affectueux, c’est presque une scène de couronnement. On est loin du petit mot poli entre deux prises. On est dans la cérémonie officieuse, celle qu’Hollywood adore parce qu’elle permet de faire croire que la transmission est naturelle, presque organique. En réalité, c’est la fabrication même du mythe qui se montre en train de bosser.
Marvel, ou l’art de faire passer la pilule avec des légendes
Il faut bien voir le truc : Marvel ne vend plus seulement des films, il vend de la continuité émotionnelle. Après l’explosion de la phase 4, le studio a besoin de réancrer ses personnages dans une hiérarchie lisible. Avengers: Doomsday, dont la simple annonce suffit à faire saliver les actionnaires et à faire lever un sourcil aux cinéphiles, s’inscrit dans cette logique de recentrage. On y attend des têtes d’affiche, des retours, des croisements, bref la grande foire aux retrouvailles qui fait tourner la machine. Et au milieu de ce bazar, Anthony Mackie doit imposer un Captain America qui ne soit ni une copie carbone de Steve Rogers ni un simple intérim. Mission pas impossible, mais sacrément casse-gueule.
Le soutien de McKellen agit alors comme une petite arme de persuasion massive. Il dit, en creux, que Mackie n’est pas un remplaçant par défaut. Qu’il a sa place. Qu’il peut porter le symbole sans s’excuser d’exister. C’est précieux, surtout dans une franchise où chaque changement de casting devient une affaire de patrimoine mondial (ou presque). Et puis, avouons-le, voir un acteur de la trempe de McKellen parler avec chaleur d’un collègue plus jeune, ça a quelque chose de délicieusement anti-cynique dans un système qui, d’ordinaire, broie tout avec le sourire. Quand le prestige bénit le blockbuster, Marvel retrouve un peu de gravité.
Le vieux lion et le nouveau porteur
Ce qui rend l’histoire jolie, ce n’est pas seulement la politesse britannique de McKellen ni la modestie affichée par Mackie. C’est que cette scène miniature condense un vieux fantasme hollywoodien : celui de la transmission entre générations, entre régimes d’images, entre formes de célébrité. McKellen appartient à une tradition où l’acteur est d’abord une présence, une diction, un poids. Mackie, lui, est né dans une industrie où la star doit aussi être un point d’ancrage pour la franchise, un visage stable dans un univers étendu qui se morcelle à vue d’œil. Deux époques, deux manières d’exister à l’écran, et pourtant un même enjeu : faire tenir le récit collectif.
Alors oui, on peut sourire de cette petite révérence échangée sur un plateau bardé de caméras, de costumes et de production design hors de prix. Mais on aurait tort de la réduire à une anecdote mignonne. Dans le cinéma de franchise, les gestes symboliques sont souvent plus parlants que les trailers. Ils disent qui a le droit d’incarner l’héritage, qui reçoit l’onction, qui entre dans la lignée. Et si Avengers: Doomsday doit vraiment relancer la machine Marvel, il faudra bien plus que des effets spéciaux et des caméos bien rangés : il faudra que le public accepte le nouveau porteur du bouclier. McKellen, lui, a déjà signé le certificat. Le reste, c’est du box-office et de la foi.
Bande-annonce VF de Avengers: Doomsday
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




