Mark Hamill n’a pas seulement prêté sa voix et sa trogne de monstre sacré à un nouveau Stephen King : il a aussi ramené dans le cadre un morceau de son enfance, pas franchement le plus tendre. Dans The Long Walk de Francis Lawrence, sorti en 2025, l’acteur transforme le Major en figure de commandement glaçante, entre père autoritaire, officier de base et incarnation d’un système qui broie les gamins à la chaîne. Et là, on tient autre chose qu’un simple rôle de méchant : on tient un retour du refoulé, avec bottes cirées et lunettes noires.
Pour situer le terrain, Hamill n’en était pas à sa première escapade chez King. Il avait déjà traversé Sleepwalkers en 1992, puis enchaîné en 2025 avec Life of Chuck et The Long Walk. Deux opus à l’opposé du spectre : d’un côté un grand-père bienveillant, de l’autre un militaire qui supervise une marche mortelle où des jeunes hommes avancent jusqu’à ce qu’il n’en reste qu’un. Le principe, adapté du roman publié par Stephen King en 1979, a tout du cauchemar américain en ligne droite : on marche, on souffre, on survit si le système le veut bien. Le Major n’est pas un personnage, c’est une mécanique de domination qui a appris à parler.
Le plus savoureux, si l’on ose dire, c’est que Hamill n’a pas eu besoin d’aller chercher bien loin pour nourrir cette monstruosité. Son père, William Thomas Hamill, officier de marine de carrière, imposait à la maison une discipline très militaire, au point de contrôler les chambres de ses enfants comme un petit inspecteur du bon ordre. L’acteur a aussi raconté à Esquire en 2023 que son père méprisait ses passions de gosse pour les monstres, les marionnettes et les comics, qu’il voyait comme des lubies à dépasser. On comprend mieux, du coup, pourquoi Hamill joue si bien les figures de l’autorité qui confondent éducation et écrasement. Chez lui, le conflit père-fils est devenu une matière première de cinéma.
Le Major, ou l’art de faire marcher la peur au pas
Dans The Long Walk, le Major fonctionne comme un chef de guerre sans guerre déclarée, un instructeur sadique qui pousse des adolescents vers l’épuisement et la mort. Hamill lui donne une voix grave, presque paternaliste, et une présence qui tient autant du commandant que du symbole politique. Il ne cherche pas à le rendre complexe à tout prix, et c’est très bien comme ça : le personnage n’a pas besoin d’une psychologie de salon, il est là pour incarner une violence institutionnelle parfaitement lisible. Ses lunettes opaques, son maintien rigide, son ton de coach toxique, tout participe à cette idée d’un homme qui a remplacé l’âme par le règlement. C’est le genre de rôle où moins on voit le visage, plus on voit le système.
Hamill a d’ailleurs raconté au Hollywood Reporter en 2025 qu’un souvenir d’enfance l’avait hanté pendant le tournage : sur une base militaire, par 108 degrés, il avait vu un garçon vomir avant qu’un sergent lui ordonne d’avaler ce qu’il venait de rendre. Le genre de scène qu’on n’invente pas, parce qu’elle est déjà assez abjecte comme ça. L’acteur dit avoir reconnu là le Major, et on le croit sans peine. Pas parce qu’il exagère, mais parce que The Long Walk repose précisément sur cette logique-là : la cruauté comme méthode, la discipline comme alibi, la marche comme purification. Le film ne parle pas seulement de survie ; il parle de l’obéissance quand elle devient une religion sale.

Un vieux cauchemar de King, toujours bien vivant
Quand Stephen King publie The Long Walk en 1979, la guerre du Vietnam est encore une plaie ouverte dans la mémoire américaine. Le roman se lit alors comme une allégorie du recrutement forcé, de la jeunesse sacrifiée et du pays qui demande à ses fils d’aller mourir pour une promesse abstraite. L’adaptation de 2025, elle, ne recycle pas mécaniquement cette lecture : elle la déplace vers une époque où les jeunes se sentent parfois condamnés à courir dans une compétition absurde pour décrocher un avenir à peine supportable. Le décor change, le malaise reste. C’est ça, la vraie force du matériau King : il vieillit sans se démoder, parce qu’il sait très bien où appuyer.
Et puis il y a le petit vertige méta, celui que les cinéphiles aiment bien se servir en digestif. Hamill a longtemps incarné Luke Skywalker, gamin qui veut quitter la ferme pour voir plus loin, pendant que son entourage lui intime de rester à sa place. Plus tard, il a prêté sa voix à Fire Lord Ozai dans Avatar: The Last Airbender, autre père toxique, autre figure de pouvoir dévoyé. Le voilà maintenant en Major, c’est-à-dire en version militarisée du père qui ne comprend pas l’enfant et finit par le broyer. Hamill n’a pas seulement joué des méchants : il a cartographié, film après film, les formes que prend l’autorité quand elle tourne mal.
Ce qui rend The Long Walk si solide, au fond, c’est qu’il ne se contente pas d’un concept cruel. Il branche ce concept sur des peurs très concrètes : la transmission ratée, la hiérarchie sadique, la jeunesse traitée comme chair à canon, la réussite transformée en loterie macabre. Et Hamill, avec sa gueule familière et sa voix qui semble sortie d’un bunker, apporte à tout ça une épaisseur presque douloureuse. On ne regarde pas seulement un méchant de plus. On regarde un acteur qui a trouvé comment faire remonter une vieille blessure dans un rôle de cinéma populaire. Pas très joyeux, certes. Mais diablement efficace.
Au fond, le Major n’a pas besoin d’en faire des caisses pour être terrifiant. Il suffit qu’il avance, qu’il parle peu, qu’il regarde de travers derrière ses verres noirs, et tout le reste se met à sentir la caserne, le trauma et la machine à fantasmes américaine qui adore transformer la violence en spectacle. Hamill, lui, a compris depuis longtemps qu’un bon monstre n’est jamais seulement un monstre. C’est souvent un souvenir qui a mal tourné. Et ça, mine de rien, ça laisse des traces bien plus tenaces qu’un simple coup de fusil.
Bande-annonce VF de Marche ou crève
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




