Chez Macon Blair, le méchant ne fait pas seulement peur : il déborde, il salit tout et, si on le laisse respirer deux minutes, il fout le bazar jusqu’au plafond. Avec The Idiots, le réalisateur semble avoir trouvé le bon dosage entre farce noire et menace pure, ce cocktail qui fait rire avant de vous rappeler que le type en face est surtout une bombe à retardement.

À ce stade, on connaît un peu la musique. Blair n’est pas arrivé par hasard dans la cour des cinéastes qui aiment les personnages cabossés, les situations qui dérapent et les criminels de bas étage filmés comme des calamités humaines. Son premier long métrage, I Don’t Feel at Home in This World Anymore (2017), avait déjà montré un goût certain pour les losers en roue libre, les accès de violence absurdes et cette manière très particulière de faire surgir le malaise au coin d’une vanne. Puis Sick of Myself a confirmé que l’homme n’avait aucune envie de lisser son cinéma pour le rendre présentable. On est plutôt dans la famille des films qui grattent là où ça démange, avec un sourire en coin et un couteau dans la manche.

Dans l’entretien relayé par Variety, Blair décrit l’antagoniste de son nouveau film comme quelqu’un qu’il faut carrément neutraliser avant qu’il ne fasse des dégâts supplémentaires. La formule dit beaucoup de son cinéma : chez lui, le mal n’est jamais abstrait, il a des bras, des jambes, un sale caractère et une capacité très concrète à transformer une scène en champ de ruines. Le gag naît précisément de là : on rit parce que le danger est réel, pas malgré lui.

Le rire, cette sale petite alarme

En apparence, ce type de personnage pourrait n’être qu’un méchant de plus, un rouage fonctionnel dans une intrigue de genre. Sauf que Blair ne traite jamais ses figures de nuisance comme de simples obstacles narratifs. Il les filme comme des organismes instables, presque pathétiques, dont la brutalité finit par devenir grotesque. C’est là que son humour prend. Pas dans la punchline facile, mais dans le décalage entre l’ampleur du chaos et la petitesse morale de ceux qui le provoquent. Un peu comme si le film disait : regardez ce clown, il pourrait mettre le quartier à feu et à sang avant le dessert.

Ce qui rend cette approche intéressante, c’est qu’elle s’inscrit dans une tradition très américaine du cinéma de genre tordu, quelque part entre les frères Coen les plus cruels, certains élans de la comédie noire des années 1990 et une fascination contemporaine pour les anti-héros qui sentent la naphtaline et la poudre. Blair ne cherche pas à rendre ses monstres « attachants » au sens marketing du terme. Il les rend lisibles, donc plus inquiétants. Quand on comprend à quel point ils sont capables de tout, la blague devient plus acide.

Un artisan du malaise, pas du bon goût

Autre valeur : Macon Blair appartient à cette catégorie de cinéastes qui préfèrent l’angle mort au grand angle, la gêne à la démonstration. Son cinéma n’a rien d’un exercice de style propre sur lui. Il aime les personnages qui se plantent, les dynamiques sociales qui se fissurent, les accès de violence qui surgissent sans prévenir. Ce n’est pas du nihilisme chic, c’est plus rugueux que ça. Plus terre à terre aussi. Et franchement, ça fait du bien dans un paysage où tant de productions confondent cynisme et profondeur.

Le fait qu’il insiste sur la nécessité de « contenir » son méchant n’a rien d’anodin. Cette idée de confinement dit autant la dangerosité du personnage que la logique même du film : une histoire où la menace doit être tenue à distance, sous peine de contamination générale. On n’est pas dans le duel noble entre deux forces égales, mais dans la gestion d’un foyer infectieux. Le monstre, ici, n’est pas un mythe : c’est un problème logistique.

De la farce noire au film de capture

Ce qui se dessine avec The Idiots, c’est peut-être moins un simple film de vilain qu’un récit sur la nécessité de stopper une énergie destructrice avant qu’elle ne se répande. Et Blair, qui connaît visiblement bien les ressorts du genre, semble vouloir en tirer des éclats de rire aussi bien que des sueurs froides. C’est là sa petite trouvaille : faire de l’horreur sociale une mécanique comique, sans jamais désamorcer complètement la menace. On rit, oui, mais on garde un œil sur la sortie.

Il y a chez lui une façon très nette de refuser la séparation confortable entre le divertissement et le malaise. Le film de genre devient alors un terrain d’observation des pulsions les plus sales, celles qu’on préfère d’habitude laisser hors champ. Et c’est précisément pour ça que son travail accroche : il ne cherche pas à rassurer, il cherche à faire circuler une tension. Chez Blair, la blague n’apaise pas le monstre ; elle le rend encore plus visible.

Reste la vraie question, celle qui fait tout le sel de ce genre de cinéma : jusqu’où peut-on rire d’un type qu’il faut absolument empêcher de nuire ? Blair, lui, a déjà choisi son camp. Il préfère le rire qui serre la gorge au sérieux qui s’écoute parler. Et, entre nous, on a rarement perdu au change.

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