Le docteur Boyce de Star Trek: Strange New Worlds a ce genre de tête qu’on jurerait avoir croisée partout, et pour une fois l’impression n’est pas une hallucination de fan fatigué. Dans l’épisode 6 de la saison 4, Off-Hour, la série remet en jeu un personnage hérité du tout premier pilote de Star Trek, The Cage, tout en rappelant au passage que Brian Markinson appartient à cette caste très particulière d’acteurs qu’on reconnaît sans toujours pouvoir les nommer. C’est presque une tradition à lui tout seul : le visage familier du téléfilm, du procedural, du guest spot qui passe, laisse une empreinte plus durable que bien des têtes d’affiche. Et dans une franchise aussi obsédée par sa propre généalogie, ça tombe plutôt bien.
Pour remettre les choses à leur place, Boyce n’est pas une invention récente. Le personnage existe depuis The Cage, pilote tourné avant le lancement de la série originale, où John Hoyt lui prêtait ses traits. À l’époque, Boyce servait déjà de confident au capitaine Pike, une fonction narrative qui annonçait en creux le futur rôle de Bones McCoy auprès de Kirk. Autrement dit, la série contemporaine ne recycle pas un simple nom : elle réactive un embryon de mythologie, un maillon oublié de la chaîne Star Trek. Et là, on touche au vrai moteur de la franchise : chaque retour en arrière est une manière de faire croire qu’on avance.
Dans Off-Hour, ce retour prend une tournure très concrète. L’Enterprise traverse un phénomène de type slipstream, le vaisseau perd sa puissance, les corps sont projetés, les espaces se retournent contre leurs occupants. M’Benga, Chapel et Boyce se retrouvent chacun coincés dans leur coin, et la hiérarchie médicale se fissure au passage. Ce n’est pas seulement un épisode catastrophe : c’est une petite machine à tester les loyautés, à faire remonter les tensions sous la surface polie de l’équipage. La série adore ça, et on la comprend. Quand on tient un mythe de cette taille, autant le faire grincer un peu.
Le visage qui passe, la mémoire qui reste
Brian Markinson, lui, n’est pas là par hasard. Depuis 1990, il a traversé les séries comme un bon soldat de l’ombre, avec cette capacité rare à changer de peau sans perdre sa signature. Dans Star Trek: The Next Generation, il joue Vorin dans Homeward ; dans Voyager, il apparaît comme Lieutenant Pete Durst, puis comme le chirurgien vidiien Sulan ; dans Deep Space Nine, il devient Dr. Elias Giger. Trois séries, plusieurs identités, zéro souci de cohérence apparente, et pourtant une logique très hollywoodienne : le studio recycle les bons outils, les spectateurs gardent les visages, la fiction gagne en densité. Le second rôle est parfois la vraie colle du récit.
Ce n’est d’ailleurs pas spécifique à Star Trek. La télévision américaine adore ces acteurs-pivots, capables d’installer une ambiance en quelques scènes. Markinson a aussi traîné sa silhouette dans The X-Files, Mad Men, Supernatural, et même dans les spin-offs de Battlestar Galactica avec Caprica et Blood & Chrome. Dans Arrow, il a même eu le luxe d’incarner le premier grand méchant de la série, Adam Hunt. Rien de spectaculaire au sens tapageur, mais une filmographie qui dit beaucoup : on se souvient de lui parce qu’il sait occuper l’espace sans le vampiriser. Pas besoin de rouler des mécaniques quand on a cette gueule-là.
La franchise, ce vieux coffre à jouets
Ce qui rend ce retour savoureux, c’est la manière dont Star Trek: Strange New Worlds assume sa nature de coffre à jouets patrimonial. La série ne se contente pas de faire du fan service en roue libre ; elle pioche dans les strates les plus anciennes de la saga pour les remettre en circulation avec un sens aigu de la continuité émotionnelle. Le docteur Boyce n’est pas là pour faire joli dans le décor, il rappelle que l’Enterprise a toujours été un lieu de passage, où les figures secondaires peuvent devenir des points d’ancrage. Et Brian Markinson, avec son air de vétéran de plateau, incarne exactement ça : la continuité par les marges.
On peut y voir une petite leçon de casting, presque politique dans sa modestie. Dans une industrie qui adore faire passer les mêmes trois têtes d’affiche pour des demi-dieux, Star Trek rappelle qu’un univers étendu tient aussi grâce à ses visages de couloir, ses médecins, ses officiers, ses scientifiques de passage. Le public reconnaît ces présences sans forcément savoir d’où elles viennent, et c’est là que la magie opère. La mémoire pop, au fond, adore les silhouettes qui reviennent sans faire de bruit.
Alors oui, si Boyce nous paraît si familier, ce n’est pas seulement parce que la franchise joue avec ses propres fantômes. C’est aussi parce que Brian Markinson a fait de la familiarité un art discret, presque invisible. Et dans une série qui navigue entre héritage sacré et bricolage spatial, ce genre de présence a plus de valeur qu’un grand discours. Après tout, dans l’Enterprise comme à la télé, on finit toujours par recroiser les mêmes visages. C’est un peu le principe du voyage dans le temps : on croit découvrir, on retrouve. Et ça, franchement, ça a de la gueule.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




