Le deuil d’une icône country ne se contente pas de passer à la radio ou sur les réseaux : il retourne aussi en salle, là où les souvenirs prennent une autre épaisseur. AMC Theatres ressort Steel Magnolias et The Best Little Whorehouse in Texas dans une opération hommage qui dit autant la place de Dolly Parton dans la pop culture que l’appétit des exploitants pour les séances événementielles.
Pour rappel, Dolly Parton n’a jamais été seulement une voix, une silhouette blonde et un empire musical à elle toute seule. Depuis les années 1980, elle a aussi occupé le cinéma avec ce mélange très particulier de panache, d’autodérision et de chaleur commerciale qui fait les vraies stars transmédiatiques. 9 to 5 en 1980, The Best Little Whorehouse in Texas en 1982, puis Steel Magnolias en 1989 : trois jalons, trois façons de transformer une présence en événement. Et voilà qu’AMC, après l’annonce de sa mort mardi, choisit de remettre deux de ses films les plus aimés sur grand écran à partir du vendredi 28 août, dans environ 200 salles aux États-Unis, dont celles de son Tennessee natal. Le cinéma adore les hommages, surtout quand ils peuvent aussi remplir quelques rangées.
En réalité, cette ressortie n’a rien d’anecdotique. Depuis une dizaine d’années, les circuits américains ont compris qu’un catalogue bien choisi pouvait redevenir une poule aux œufs d’or : anniversaires, disparitions de monstres sacrés, événements patrimoniaux, tout est bon pour faire revenir le public en salle, même pour un titre qu’il connaît déjà par cœur. L’exploitation en salles ne vit plus seulement de la première fenêtre de diffusion des blockbusters ; elle s’alimente aussi de la nostalgie, du rituel collectif et de la promesse d’un moment partagé. Dolly Parton, elle, coche toutes les cases. Elle est une star populaire, intergénérationnelle, immédiatement identifiable, et son image circule depuis des décennies entre musique, télévision, cinéma et philanthropie. Bref, une machine à fantasmes qui n’a jamais cessé de tourner. Quand Hollywood manque d’idées, il ressort ses demi-dieux du placard.
Une reine de la country, mais pas du tout une figurante
Dans The Best Little Whorehouse in Texas, Parton n’est pas là pour faire de la décoration. Le film de Colin Higgins, sorti en 1982, repose en grande partie sur son charisme, sa capacité à tenir la comédie musicale sans forcer le trait, et cette manière de faire passer une ironie très nette sous une façade de bonhomie. À l’époque, elle sort déjà du cadre strictement musical : elle n’est pas une chanteuse “qui fait du cinéma”, elle est une personnalité qui impose son propre tempo au cinéma. Ce n’est pas la même chose, et c’est précisément ce qui lui permet de ne pas se faire avaler par les codes du studio system tardif. On la regarde autant pour ce qu’elle joue que pour ce qu’elle incarne : une Amérique de province, de spectacle, de culot et de faux innocence. Pas mal pour quelqu’un qu’on a trop souvent réduit à des perruques et des refrains.

Steel Magnolias, de son côté, l’installe dans un autre registre : celui du film choral où sa présence agit comme un point d’équilibre, presque comme une mémoire vive au sein d’un casting de têtes d’affiche. Sorti en 1989, le long métrage de Herbert Ross a fini par devenir un classique du mélodrame américain, avec sa mécanique de larmes très huilée et sa manière de faire cohabiter le rire, la maladie, la solidarité et le vernis social. Parton y apparaît moins comme une vedette qui écrase l’écran que comme une figure qui le stabilise. Et c’est là que le retour en salle prend du sens : on ne revoit pas seulement un film, on revoit une manière d’habiter un film. Dolly Parton ne jouait pas la star, elle jouait la star avec assez d’intelligence pour ne jamais avoir l’air de forcer.
Le grand écran, ce vieux temple qui sait encore faire semblant d’être neuf
Il y a aussi un petit parfum d’époque dans cette initiative. En 2026, le cinéma de catalogue n’est plus un plan B honteux, c’est un outil de programmation assumé, parfois même un argument commercial plus solide qu’un remake paresseux ou un reboot à moitié cuit. Les exploitants savent qu’un titre patrimonial peut créer du trafic, surtout s’il est associé à une figure aimée du grand public. AMC ne fait pas ici de la muséification sèche : la chaîne transforme le deuil en séance collective, avec ce que cela implique de larmes, de souvenirs, de chansons qu’on connaît par cœur et de spectateurs venus pour autre chose qu’un simple billet. On vient voir un film, oui, mais aussi vérifier qu’une icône tient encore debout dans la lumière du projecteur.
Le choix de deux films plutôt qu’un seul n’est pas innocent non plus. Il dessine un mini-panorama de la carrière de Parton au cinéma : d’un côté la comédie plus franche, de l’autre le drame choral à forte charge émotionnelle. Deux tonalités, deux façons de capter son aura, deux preuves qu’elle n’a jamais été cantonnée à un seul emploi. Et pour une industrie qui adore classer les gens dans des cases bien propres, ça a quelque chose de presque insolent. Dolly Parton a passé sa carrière à refuser d’être rangée, et même morte, elle continue de déranger les étagères.
Ce qui se joue là dépasse donc la simple ressortie commémorative. C’est une bataille douce entre mémoire et marché, entre émotion sincère et logique d’exploitation, entre l’icône populaire et le produit de catalogue. Mais après tout, pourquoi choisir ? Le cinéma américain adore faire passer le flambeau tout en gardant la caisse. Et dans le cas de Dolly Parton, on a surtout envie de dire que le flambeau brûle encore très bien. La vraie question, maintenant, c’est combien de temps il faudra avant qu’Hollywood tente de transformer cette lumière en franchise.
Bande-annonce VF de Potins de femmes
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




