Laika revient avec Wildwood, et le studio d’Oregon semble bien décidé à rappeler qu’en animation, la matière a encore du nerf. Après Missing Link et une parenthèse moins flamboyante au box-office, Travis Knight ressort les ciseaux, les marionnettes et les ombres pour un long métrage qui a tout du coup de force.
Depuis Coraline (2009), ParaNorman (2012), The Boxtrolls (2014) et Kubo and the Two Strings (2016), Laika s’est taillé une place à part dans le cinéma d’animation américain : celle d’un atelier d’artisans qui préfère la rugosité au lissage numérique. Le studio fondé en Oregon a beau avoir vu Missing Link (2019) se prendre les pieds dans le tapis commercial, il n’a jamais cessé de jouer la carte du prestige visuel, avec des budgets qui n’ont rien d’un bricolage de garage. Le stop-motion, on le sait, reste une bête difficile à vendre en salles, coincée entre le coût de fabrication, la patience industrielle et une exploitation trop souvent rabattue vers le streaming (le sort réservé à Pinocchio de Guillermo del Toro ou à Wendell & Wild en dit long). Autrement dit : Laika ne fait pas des films pour rentrer dans les cases, elle les fabrique pour les faire sauter.
Avec Wildwood, le studio revient à ses pulsations les plus sombres : un conte de forêt, de disparition et de deuil, où l’enfance se frotte à une violence qui ne prend pas de gants.
Des corbeaux, une forêt, et le genre de chagrin qui salit les mains
Adapté du roman de Colin Meloy et Carson Ellis paru en 2011, le film suit Prue McKeel, une gamine du coin de Portland, dont le petit frère est enlevé par une bande de corbeaux avant d’être emporté vers une forêt supposément magique. À ses côtés, un camarade de classe, Curtis Mehlberg, l’accompagne dans cette virée qui sent autant l’aventure que le cauchemar. Le point de bascule, c’est Alexandra, incarnée par Carey Mulligan, une mère frappée par une perte terrible et prête à des actes franchement abjects pour supporter l’absence. On n’est pas dans la guimauve à paillettes, et tant mieux. Le récit semble plutôt lorgner du côté des fables qui laissent des traces, celles où le merveilleux n’arrive jamais sans une facture émotionnelle bien salée.
Travis Knight, cofondateur de Laika, reprend ici la main après avoir signé Masters of the Universe en prises de vues réelles. Son retour au stop-motion n’a rien d’anodin : il revient à la maison, au laboratoire, au terrain où le studio a construit sa légende. Et le scénario, confié à Chris Butler, fidèle de la boutique, prolonge cette idée d’un cinéma d’animation qui ne confond pas jeunesse et simplisme. Chez Laika, la famille n’est jamais un refuge confortable ; c’est un champ de bataille feutré.

Le grand frisson des petits gestes
Ce qui fait saliver, au fond, ce n’est pas seulement l’intrigue. C’est la promesse plastique. Les premiers retours sur la bande-annonce évoquent un film d’une précision maniaque, bourré de textures, de mouvements microscopiques, de décors qui semblent respirer à force d’être travaillés image par image. Le stop-motion, quand il est à ce niveau, a un avantage que le numérique ne rattrape jamais tout à fait : la sensation physique. On voit le temps passé dessus. On sent la sueur des animateurs, la patience des techniciens, le grain de la matière. C’est du cinéma qui a les mains sales, et c’est précisément pour ça qu’on l’aime.
Le casting vocal, lui, aligne une armée de noms qui ferait pâlir plus d’un blockbuster live-action : Mahershala Ali, Angela Bassett, Jemaine Clement, Jake Johnson, Amandla Stenberg, Awkwafina, Richard E. Grant, Maya Erskine, Charlie Day, Tom Waits, Marc Evan Jackson, sans oublier Peyton Elizabeth Lee, Jacob Tremblay et Carey Mulligan. Ce n’est pas un simple alignement de têtes connues pour la fiche technique ; c’est une manière de donner au film une densité de timbres, de rythmes et de présences. Laika ne vend pas seulement une image, elle vend une chorale.
Le cinéma d’animation, ce vieux combat qu’on rejoue encore
À ce stade, on peut aussi lire Wildwood comme un manifeste économique déguisé en conte. En 2026, l’animation continue de se battre sur deux fronts : d’un côté, les mastodontes familiaux calibrés pour le box-office mondial ; de l’autre, les œuvres plus singulières qui doivent justifier leur existence en salles face à la tentation du confort domestique. Le stop-motion, lui, paie toujours son coût de fabrication élevé et sa lenteur de production. C’est précisément ce qui le rend précieux. Quand un studio comme Laika insiste, il rappelle qu’un film peut encore exister comme objet, pas seulement comme contenu à écouler.
Et puis il y a cette idée, très belle, d’un film qui parle du deuil sans renoncer à l’émerveillement. Le mélange peut dérailler, bien sûr, mais il peut aussi produire ces œuvres qui restent collées à la mémoire longtemps après la séance. Si Wildwood tient ses promesses, il pourrait bien rejoindre la petite famille des animations qui ne se contentent pas d’être jolies : celles qui mordent un peu, qui serrent la gorge, qui laissent une écharde. Le genre de film qui rappelle qu’un conte n’est pas là pour nous bercer, mais pour nous secouer gentiment la cage.
Sortie annoncée en salles le 23 octobre 2026. D’ici là, Laika peut continuer à faire ce qu’elle fait de mieux : prouver qu’en 2026, le vrai luxe au cinéma, ce n’est pas la démesure numérique. C’est encore la main humaine, planquée derrière chaque image, qui fait le sale boulot avec élégance.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




