On croyait le cinéma d’auteur déjà assez casse-gueule comme ça ; Dmytro Sukholytkyy-Sobchuk, lui, a décidé d’y ajouter une guerre, un appartement hypothéqué et une obstination qui frôle la folie douce. Après Pamfir, le réalisateur ukrainien n’a pas seulement gagné une réputation internationale : il s’est retrouvé à fabriquer son prochain film dans un pays où chaque jour peut faire dérailler le réel. Et c’est précisément là que son geste devient passionnant, parce qu’il dit quelque chose de bien plus vaste que le simple cas d’un tournage compliqué.

Pour rappel, Pamfir avait déjà installé Sukholytkyy-Sobchuk parmi les cinéastes à surveiller de très près : un premier long métrage tendu comme un arc, physique, presque archaïque dans sa manière de faire remonter le tragique à la surface. Depuis l’invasion russe de février 2022, l’Ukraine vit dans une économie de guerre qui bouleverse tout, y compris les circuits de financement du cinéma. Les aides se raréfient, les calendriers explosent, les priorités changent, et les artistes doivent souvent bricoler avec ce qu’ils ont sous la main. Dans ce contexte, le fait de remortgager son appartement à Kyiv pour mettre en route Something Strange Happened to Me n’a rien d’un caprice de créateur inspiré : c’est un acte de survie économique autant qu’un pari esthétique. Le cinéma ukrainien ne joue plus seulement sa place sur la carte des festivals, il joue sa capacité à exister tout court.

À ce stade, on pourrait se contenter de l’image romantique du cinéaste prêt à tout pour son œuvre. Sauf que ce serait un peu court, et franchement un peu niais. Le geste de Sukholytkyy-Sobchuk raconte surtout une industrie qui ne peut plus compter sur la stabilité, ni sur la sécurité, ni même sur la continuité matérielle la plus élémentaire. Quand un réalisateur se demande si son appartement peut être bombardé du jour au lendemain, on n’est plus dans le folklore de la création sous pression. On est dans une réalité où le financement devient une forme de résistance. Le film naît alors du même matériau que le pays : la peur, la débrouille et une sacrée dose de culot.

Un appartement, un crédit, et le reste à l’avenant

Le choix de remortgager son logement dit beaucoup plus qu’un simple manque de trésorerie. Il révèle une économie du cinéma d’auteur ukrainien qui repose souvent sur des équilibres précaires, des coproductions à monter pièce par pièce, des aides internationales à sécuriser, et une confiance absolue dans la possibilité que le projet tienne debout malgré le chaos. Dans n’importe quel autre contexte européen, ce serait déjà un geste risqué. En Ukraine, en pleine guerre, cela prend une autre dimension : celle d’un pari où l’on engage non seulement son argent, mais son foyer, donc son ancrage, donc sa vie concrète. Pas très rassurant, tout ça. Mais diablement parlant.

Ce que cette décision met aussi en lumière, c’est la manière dont la guerre reconfigure la notion même de production. Un tournage n’est plus seulement une affaire de planning, de budget de production, de postproduction et de distribution. Il devient une opération à géométrie variable, soumise aux alertes, aux déplacements, aux pénuries, aux interruptions, aux risques humains. Dans un tel cadre, le moindre long métrage ressemble à une petite victoire contre l’effacement. Et quand on sait que le cinéma ukrainien a longtemps dû lutter pour exister entre héritage soviétique, fragilité institutionnelle et visibilité internationale intermittente, on comprend mieux pourquoi chaque film porte une charge politique même quand il ne la brandit pas comme un drapeau. Ici, faire un film, c’est déjà refuser la table rase.

De Pamfir à Something Strange Happened to Me : le passage de témoin n’a rien de paisible

Le succès de Pamfir a évidemment changé la donne pour son auteur, mais pas au point de le faire entrer dans une zone de confort. C’est même l’inverse : la reconnaissance internationale crée une attente, presque une pression de fer de lance. On guette le deuxième opus, on attend la confirmation, on scrute le moindre signe de déraillement. Et pendant ce temps-là, le réel, lui, continue de cogner à la porte. Le titre Something Strange Happened to Me sonne déjà comme une anomalie, un récit qui hésite entre le témoignage, l’absurde et la fable nerveuse. Difficile de ne pas y voir un écho direct à la situation du pays : tout y est devenu légèrement, ou très franchement, déréglé.

Le plus intéressant, dans cette affaire, c’est que Sukholytkyy-Sobchuk ne se contente pas de filmer l’Ukraine comme décor de crise. Il transforme la crise en condition de fabrication. C’est une différence capitale. Là où d’autres projets se contenteraient d’exploiter le contexte comme argument de vente, lui semble l’absorber dans la structure même du film à venir. On n’est pas loin d’un cinéma de l’endurance, où chaque image doit justifier l’effort qu’elle a coûté. Et ça, pour le spectateur, change tout : on ne regarde plus seulement une œuvre, on regarde aussi la trace d’une bataille menée avant même le premier clap.

Quand la nécessité fait meilleur producteur que les studios

Dans l’histoire du cinéma, les grandes œuvres ont souvent surgi de situations bancales, de budgets trop serrés, de tournages sous tension. Mais ici, la tension n’est pas un mythe de plateau, c’est un environnement politique et militaire. Ce qui rend le cas Sukholytkyy-Sobchuk si fort, c’est qu’il rappelle à quel point le cinéma reste un art matériel, exposé, vulnérable. On parle souvent de vision d’auteur comme si elle flottait au-dessus des contingences ; en réalité, elle dépend d’un appartement, d’un crédit, d’une équipe, d’un pays qui tient debout ou pas. Le romantisme du cinéma indépendant a ses limites, et l’une d’elles s’appelle la guerre.

Alors oui, on peut admirer la bravoure du geste. On peut aussi y lire autre chose, de plus rude : la preuve qu’un cinéaste ukrainien aujourd’hui doit parfois devenir son propre producteur, son propre garant, son propre filet de sécurité. Ce n’est pas très glamour, mais c’est autrement plus intéressant que les discours bien peignés sur la résilience. Et si Something Strange Happened to Me finit par voir le jour dans les conditions qu’on imagine, il portera sans doute en lui cette tension-là, ce mélange de peur et d’entêtement qui fait les films qu’on n’oublie pas tout de suite. Ou ceux qui nous laissent, au minimum, avec une question pas très confortable : jusqu’où un artiste peut-il miser sur son œuvre avant que l’œuvre ne commence à lui rendre la pareille ?

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