À 88 ans, Jane Fonda n’a visiblement pas signé pour devenir la mascotte souriante du capitalisme de plateforme. Entre la fusion Paramount-Warner, Donald Trump et les fantasmes d’immortalité des milliardaires, elle a sorti le scalpel, pas le ruban rose.

Le décor, lui, dit déjà beaucoup. En 2026, Hollywood continue de se recomposer à coups de rachats, de synergies et de promesses d’optimisation qui sentent la fiche Excel chauffée à blanc. La concentration des studios n’a rien d’un caprice de comptable : elle prolonge une vieille logique industrielle, celle d’un cinéma américain qui passe régulièrement de la concurrence féroce au mariage de raison, puis au divorce déguisé. Quand deux mastodontes comme Paramount et Warner Bros. se regardent de trop près, on n’est pas dans la romance, on est dans la consolidation d’actifs. Et dans ce genre de ballet, les artistes servent souvent de décoration de façade. Sauf que Jane Fonda, elle, n’a jamais eu le goût des rideaux tirés. Elle parle comme quelqu’un qui sait très bien que les studios changent de nom, mais que les rapports de force, eux, restent bien crades.

Depuis les années 1960, Fonda a traversé l’âge d’or finissant, le Nouvel Hollywood, la starification politique, puis la période où l’actrice engagée est devenue une espèce rare, souvent tolérée tant qu’elle ne dérange pas trop le business. On l’a vue passer du glamour à la contestation, du statut de sex-symbol à celui de conscience publique, sans jamais se laisser ranger dans une vitrine. Et à 88 ans, elle continue de faire ce que les demi-dieux d’Hollywood font le moins bien : nommer les choses. Donald Trump ? Elle le rejette frontalement. Les « tech bros », les oligarques, les milliardaires obsédés par la longévité ? Elle les vise pour leur désir de durer éternellement pendant que le reste du monde encaisse les dégâts. C’est brutal, mais pas gratuit. C’est même assez juste, si l’on regarde la manière dont la Silicon Valley a colonisé le discours sur le futur, la santé et le pouvoir. Vie éternelle pour les puissants, précarité pour les autres : le pitch est immonde, mais il se vend très bien.

Le studio comme terrain de chasse

La fusion Paramount-Warner Bros. ne se lit pas seulement comme une opération financière. Elle raconte aussi la peur panique des grands groupes face à un marché fragmenté, où l’exploitation en salles ne suffit plus à garantir la rente, où la fenêtre de diffusion se rétrécit, et où les franchises doivent porter sur leurs épaules la survie d’empires entiers. On connaît la chanson : moins de films moyens, plus de produits calibrés, davantage de dépendance aux têtes d’affiche et aux univers étendus. En clair, la poule aux œufs d’or doit pondre plus vite, plus gros, plus longtemps. Et si possible sans se plaindre, merci bien.

Dans ce contexte, la parole de Fonda a une valeur particulière parce qu’elle ne vient pas d’une commentatrice de plateau, mais d’une survivante du système. Elle a vu l’industrie avant la financiarisation totale, avant la dictature des algorithmes, avant que le mot “contenu” ne vienne avaler tout le reste. Son opposition à cette fusion n’a donc rien d’une posture décorative. Elle s’inscrit dans une longue méfiance envers les concentrations de pouvoir, qu’elles soient politiques, médiatiques ou technologiques. Et quand elle vise les milliardaires qui rêvent de prolonger leur existence, on entend aussi une vieille intuition hollywoodienne : les gens qui veulent vivre pour toujours sont souvent ceux qui supportent le moins l’idée de partager le monde. Le problème n’est pas seulement qu’ils veulent durer, c’est qu’ils veulent durer seuls au sommet.

Trump, le retour du mauvais remake

Autre valeur dans cette prise de parole : Donald Trump n’est pas seulement une cible politique, c’est aussi une figure de cinéma raté. Un personnage qui rejoue sans cesse la même scène, avec les mêmes gestes, les mêmes outrances, les mêmes effets de manche. Le pire, c’est que ça marche encore auprès d’une partie du public. Hollywood adore les remakes, mais celui-là, franchement, on aurait pu s’en passer. Fonda, elle, refuse la complaisance. Elle ne traite pas Trump comme une anomalie folklorique, mais comme le symptôme d’un système où le spectacle du pouvoir a fini par bouffer le pouvoir lui-même.

Ce qui rend sa sortie plus intéressante qu’un simple coup de gueule, c’est la cohérence de l’ensemble. Fonda ne sépare jamais le politique du culturel, ni le culturel de l’économique. Quand elle attaque la fusion des studios, les milliardaires de la tech et Trump dans la même respiration, elle dessine une carte du pouvoir contemporain : les capitaux se concentrent, les récits se standardisent, les corps deviennent des objets d’optimisation, et l’espace public se transforme en ring privé. On a vu des actrices défendre leur image. Elle, elle défend une idée du monde. Ce n’est pas la même musique. Chez Jane Fonda, la star n’est pas un produit dérivé : c’est une contre-offensive.

Une vieille dame, pas une relique

Le plus beau, au fond, c’est qu’elle n’a rien d’une relique qu’on exhibe pour faire joli dans un festival ou une conférence de presse. Elle reste une présence qui dérange, parce qu’elle rappelle qu’une carrière peut servir à autre chose qu’à accumuler des trophées et des souvenirs de tapis rouge. À l’heure où tant de figures hollywoodiennes se contentent d’un vernis consensuel, Fonda continue de parler comme si les mots avaient encore des dents. Et ça, dans une industrie qui adore les icônes tant qu’elles se taisent, c’est presque un acte de sabotage.

Alors oui, on peut toujours réduire sa prise de parole à un coup de sang de plus. Ce serait commode, et surtout paresseux. En réalité, elle remet en circulation une idée devenue suspecte à Hollywood : le cinéma n’est pas seulement une machine à fantasmes, c’est aussi un endroit où se lit la manière dont une époque distribue le pouvoir, l’argent et la peur. Jane Fonda, elle, n’a jamais cessé de regarder derrière le décor. Et manifestement, ce qu’elle y voit ne lui plaît pas beaucoup. Tant mieux pour nous : au moins, quelqu’un continue de dire que l’empire sent le vernis fatigué.

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