Actrice, productrice, désormais réalisatrice : Marta Pozzan ajoute une corde à son arc avec Down to Die, court métrage de comédie noire qui promet de faire plus de dégâts dans un salon chic que bien des blockbusters dans un champ de bataille. Le projet, centré sur deux amis dont l’après-midi dans un club privé de l’Est de Los Angeles dérape en conversation à ciel ouvert sur le vieillissement, l’ambition, l’identité et la mortalité, coche déjà la case du film modeste qui vise juste. Et, franchement, c’est souvent là que le cinéma respire encore un peu.
Pour situer le terrain, on parle ici d’un short, donc d’un format où tout se joue à la minute près : pas de gras, pas de détour, pas de scène de remplissage pour faire croire qu’on a de la profondeur parce qu’on a étiré un plan sur un couloir vide. Dans le court métrage, la moindre hésitation devient un aveu, le moindre silence une petite lame. C’est un format historiquement propice aux premiers gestes de mise en scène, à ces films où l’on teste une grammaire avant de passer à plus grand. Et quand une actrice-productrice choisit précisément ce terrain pour son premier passage derrière la caméra, on comprend vite l’idée : se fabriquer un espace de parole, pas un simple faire-valoir. Le court métrage, c’est le labo ; ici, Marta Pozzan s’y pointe avec des questions qui mordent.
Le décor annoncé n’a rien d’anodin non plus : un club réservé aux membres dans l’Est de Los Angeles, donc un lieu de distinction sociale, de codes, de façade polie et de tensions qui suintent sous la nappe. On imagine déjà le petit théâtre des postures, les sourires trop tenus, les phrases qui se veulent légères et qui finissent par ouvrir des trous noirs. Ce genre d’espace n’est jamais neutre au cinéma : il sert à mettre les personnages en vitrine avant de les fissurer. Et quand le récit bascule vers l’âge ou la mort, on n’est plus dans la comédie de salon, on est dans la dissection à la cuillère. Le chic, au cinéma, adore cacher la panique.
Quand le vernis craque, ça fait toujours meilleur cinéma
Ce qui intrigue, dans Down to Die, ce n’est pas seulement le sujet, mais la manière dont il semble vouloir le traiter : par la conversation, donc par le verbe, le sous-entendu, la mauvaise foi élégante et les petites lâchetés bien habillées. Deux personnages suffisent souvent à fabriquer un champ de bataille mental, surtout quand l’un d’eux est incarné par la cinéaste elle-même. Maria, le personnage de Pozzan, devient alors plus qu’un rôle : une projection, peut-être même un miroir déformant. On est en plein dans cette zone où le cinéma parle de ceux qui veulent exister, être vus, laisser une trace, tout en sachant que le temps leur taille déjà un costume trop étroit. L’ambition, ça fait toujours plus joli en théorie qu’en gros plan.
Le duo formé avec Andrew Matarazzo laisse aussi espérer un vrai jeu de ping-pong, pas une simple distribution décorative. Dans une comédie noire, l’alchimie entre les deux corps compte autant que l’écriture : il faut du rythme, des ruptures, une capacité à laisser traîner une réplique juste assez longtemps pour qu’elle devienne gênante. C’est là que le court métrage peut être féroce, parce qu’il ne dispose pas du luxe de la dispersion. On ne fait pas semblant d’aller quelque part : on y va, ou on se casse la figure. Et c’est souvent beaucoup plus excitant qu’un long métrage qui se regarde marcher.
Actrice, productrice, réalisatrice : le triplé qui évite la case figurante
Le passage de Marta Pozzan à la réalisation raconte aussi quelque chose d’assez contemporain dans l’industrie : de plus en plus d’interprètes cherchent à reprendre la main sur les récits qu’on leur confie. Ce n’est pas seulement une affaire d’ego, même si l’ego n’est jamais loin, ce petit filou. C’est aussi une manière de passer du statut d’exécutante à celui d’autrice, de ne plus attendre qu’un studio, un agent ou un casting décide de la place qu’on occupe dans le cadre. Dans le cinéma indépendant américain, cette logique n’a rien d’exceptionnel, mais elle reste précieuse : elle permet de fabriquer des objets plus personnels, parfois plus bancals, souvent plus vivants. Quand on prend la caméra, on cesse d’être seulement regardée.
Il faut aussi dire un mot du titre, Down to Die, qui a le bon goût de ne pas faire dans la dentelle. Il annonce le programme sans s’excuser : on va parler de finitude, et pas avec des gants blancs. Le titre lui-même sonne comme une petite provocation, presque un slogan existentiel jeté au milieu d’une réception trop bien éclairée. C’est exactement le genre de promesse qu’on aime voir dans un court métrage : pas une grande fresque qui se prend pour une révélation, mais une idée nette, un angle, une tension. Le cinéma, après tout, n’a pas besoin de quatre-vingt-dix minutes pour nous rappeler qu’on vieillit tous. Il lui suffit parfois d’un bon face-à-face et d’un endroit où l’on ne peut pas s’échapper.
Reste maintenant à voir si Marta Pozzan transforme cette première incursion en geste de cinéma ou en simple carte de visite un peu trop polie. Mais le point de départ, lui, a de la tenue : un lieu fermé, deux amis, une conversation qui dérape et la mort qui s’invite sans frapper. Pas besoin d’en faire des caisses pour sentir le potentiel. Quand le vernis social se craquelle, on voit enfin la vraie matière. Et ça, mine de rien, c’est déjà du cinéma.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




