Fenêtre sur court — l’idée de départ, qui était bonne
Le dispositif est simple, presque théâtral : Sylvie (Isabelle Huppert), romancière en panne d’inspiration, observe depuis son appartement parisien du 10e arrondissement ses voisins d’en face. Elle en fait les personnages de son prochain roman, baptise la femme qu’elle surveille Anna (Virginie Efira), lui invente une vie sentimentale agitée entre deux collègues, Pierre (Vincent Cassel) et Christophe (Pierre Niney). Puis elle engage Adam (Adam Bessa), un jeune homme venu l’aider au quotidien, et tout bascule : la frontière entre la fiction qu’elle construit et la réalité qu’elle épie commence à se brouiller. Voilà pour le pitch, qui évoque Rear Window, Peeping Tom, et bien sûr le Kieslowski source, avec ses thèmes du désir voyeuriste, de la manipulation émotionnelle, de l’art comme prédation.
Sur le papier, c’est une idée magnifique. Sur l’écran, pendant 2h19, c’est une autre affaire.
Farhadi, le prestidigitateur sans lapin
Chez Farhadi, le génie tient traditionnellement à l’architecture morale des récits : chaque personnage cache quelque chose, chaque révélation recompose le tableau, et on comprend rétrospectivement qu’on avait été aveugle depuis le début. C’est le mécanisme irréprochable d’Une séparation, la tension froide du Client, l’ambiguïté sèche de Le Passé. Ici, Farhadi transfère ce dispositif dans un contexte français, dans une langue qui n’est pas la sienne, avec un casting qui n’est pas le sien non plus, et quelque chose se grippe. Comme IndieWire l’a formulé sans détour, le film propose « a movie about voyeurism that offers little to look at and even less to see ». Ce n’est pas faux. La mécanique tourne, mais elle ne génère plus de chaleur.
Screen Daily enfonce le clou : « Farhadi’s lighthearted approach undercuts the performances, with Huppert a little too flimsy as the struggling author and Efira shackled by a […] ». Huppert trop légère ? Efira entravée ? Dans un film de Farhadi avec ce casting ? C’est là que quelque chose ne va vraiment pas.
Il faut être juste : Vulture a jugé le résultat « very silly », Cineuropa a parlé d’un réalisateur qui « doesn’t have the light touch necessary to make this mess work ». Ce n’est pas une unanimité de critiques enthousiastes qu’on vous cache. C’est une salle de presse qui hausse poliment les épaules.
L’ovation de cinq minutes (attention euphémisme)
Cannes, fidèle à sa tradition de standing ovations diplomatiques, a accordé au film entre cinq et sept minutes d’applaudissements selon les sources, Variety parle de 5,5 minutes, IMDB/Deadline évoque 7 minutes, le genre de débat qui rappelle qu’on mesure désormais la valeur d’un film à l’aune de son chrono d’acclamations. The Hollywood Reporter décrit une « polite ovation » et qualifie le film d’« elegant but frustrating ». Ce qui, traduit du journalisme festivalier, signifie à peu près : on a trouvé ça chic mais vide, et on n’ose pas le dire trop fort parce que c’est quand même Farhadi avec Huppert sur la Croisette.
Sauf qu’on ose, nous. Ce film est une déception.
Deadline, surprenant contre-pied, a au contraire salué « one of those crackerjack stories with great characters that grabs you right from the start ». On note la dissonnance. On ne sait pas quel film Deadline a vu, mais on respecte le vote contradictoire, c’est ce qui fait qu’une compétition reste intéressante. Ce désaccord critique massif dit lui-même quelque chose sur un film qui divise sans convaincre franchement d’un côté ni de l’autre.
Kieslowski pleure dans un coin du 10e arrondissement
Le sixième épisode du Décalogue, Court métrage sur l’amour, 1988, Kieslowski donc, est une œuvre sur la pureté du désir voyeuriste, sa violence douce, son inévitable retournement. C’est bref, c’est chirurgical, c’est polonais dans le sens le plus noble du terme : moral jusqu’à l’os. Farhadi en a tiré un film de 2h19 qui se déroule à Paris, avec du mobilier contemporain et un casting cinq étoiles, et qui a perdu en route ce qui rendait la source inoubliable : la nudité du geste, la brûlure de l’observation, l’économie de moyens qui rendait chaque plan nécessaire.
Comme le résume avec une certaine cruauté Letterboxd : « Loosely adapting ‘A Short Film About Love’ into a long film about nothing ». On ne saurait pas mieux dire. Farhadi a pris un court métrage sur l’amour et en a fait un long métrage sur le vide. Ce n’est pas rien comme exploit, à l’envers.
La distribution ou : quand le casting devient le film
On voudrait au moins parler du bien, parce qu’il y en a. Isabelle Huppert reste Isabelle Huppert, c’est-à-dire une machine à présence qui n’a pas besoin d’un bon scénario pour exister à l’écran, elle le fait naturellement, par biomécanique, par décennies d’expérience accumulée depuis La Dentellière (1977). Virginie Efira, qui réalise par ailleurs le doublé Cannes 2026 en étant aussi dans Soudain de Hamaguchi (autre équipe, autre époque), apporte une fragilité dosée qui fonctionne dans les premières scènes. Vincent Cassel est Vincent Cassel : dangereux, séduisant, légèrement exaspérant, exactement comme on l’aime. Pierre Niney confirme qu’il appartient désormais à la première division sans même avoir besoin de forcer. Et Catherine Deneuve passe en guest comme un fantôme bienveillant, 82 ans de présence comprimés en quelques scènes qui pèsent plus lourd que tout le reste du film réuni.
Le problème, c’est que cinq acteurs de ce calibre dans un film bancal, ça ne sauve pas le film, ça rend juste la déception plus élégante.
Le problème Farhadi en France (ou : quand on perd son accent)
Il y a une thèse sous-jacente qui mérite d’être formulée clairement. Farhadi est un cinéaste du secret iranien, de la morale collectivement partagée et collectivement violée, de la honte comme moteur narratif dans une société où elle circule différemment qu’en Europe occidentale. Une séparation fonctionne parce que chaque mensonge des personnages s’articule à un code social précis, à des enjeux de classe et de religion qui donnent au drame une résonance proprement nationale. Transplanter ce dispositif à Paris, ville que Farhadi connaît depuis Le Passé (2013), soit, c’est le risque de perdre cet ancrage. Et c’est exactement ce qui arrive ici : les personnages mentent, manipulent, s’observent, mais on ne comprend jamais vraiment pourquoi ils le font avec cette intensité-là, dans ce contexte-là. Le drame flotte, sans sol sous les pieds.
Farhadi à Paris, c’est comme Woody Allen à Londres ou à Rome : techniquement compétent, parfois beau, mais quelque chose d’essentiel s’est évaporé dans le trajet.
Verdict : la plus belle défaite de la Croisette ?
Histoires parallèles n’est pas une catastrophe honteuse. Ce n’est pas une daube. C’est pire : c’est un film sérieux, bien filmé, joué par les meilleurs acteurs que la France peut aligner, qui ne tient pas ses promesses. Un film qui aurait pu être grand et qui s’installe dans le confort du respectable. Pour Farhadi, c’est presque une régression : là où ses meilleurs opus fonctionnaient comme des pièges mécaniques à la précision redoutable, celui-ci ressemble à un rouage qui a sauté. L’AlloCiné du public, 121 déçus pour 162 satisfaits au moment où on écrit ces lignes, dit aussi quelque chose de la réception en salles.
La Palme d’or ? La question mérite d’être posée froidement : il est peu probable que le jury, présidé cette année comme chaque fois par quelqu’un d’important (le jury 2026 n’est pas encore connu au 15 mai), récompense un film que la presse internationale range unanimement dans la catégorie « élégant mais frustrant ». Mais Cannes a toujours aimé surprendre les gens qui pensaient savoir d’avance.
En attendant, Histoires parallèles est en salles depuis le 14 mai 2026. Allez-y pour Huppert. Allez-y pour Efira. Allez-y si vous aimez regarder des gens se regarder regarder d’autres gens. Mais n’allez pas voir Kieslowski : il n’est plus là.
Un journaliste citoyen depuis plus de 20 ans qui alimente de nombreuses thématiques de magazine en ligne.
![[Critique] Histoires parallèles : Farhadi se noie dans sa propre piscine](https://www.nrmagazine.com/wp-content/uploads/2026/05/histoires-parralles-1240x698.webp)


