Cannes 2025 a tout remis à plat. Six minutes d’ovation debout à la Croisette. Une presse anglophone unanimement en transe. Et l’équipe de Variety qui parle, sans rire, de « la seconde venue de Jennifer Lawrence ».
On n’allait pas rater ça.
La mère, la bête et la ferme (pas celle d’Orwell)

Die My Love tire son titre du roman éponyme de l’Argentine Ariana Harwicz, publié en 2012, un texte bref, acide, volontairement inconfortable qui avait fait grincer quelques dents à Buenos Aires et hurler de joie à Paris. Le scénario est signé Lynne Ramsay avec Enda Walsh (celui de Hunger et Frank, oui) et Alice Birch (scénariste de Normal People). Ce trio-là, sur ce sujet-là, c’est soit un chef-d’oeuvre, soit un naufrage complet.
Grace (Lawrence) et Jackson (Robert Pattinson) quittent New York pour s’installer dans une maison isolée, vaguement héritée, quelque part dans l’immensité rude du Montana. Un bébé naît. Et Grace, peu à peu, se désintègre. Pas comme dans les films qui édulcorent la chose, pas de scènes de pleurs sous la douche avec un plan bien cadré et une musique pudique. Non : Grace se roule dans la boue du jardin, se cogne la tête dans les miroirs, saute à travers des vitres. Elle rit quand il ne faudrait pas, elle se tait quand ça fait mal. Elle regarde Jackson comme si elle hésitait entre le dévorer et lui demander de l’aide.
Ramsay ne psychologise pas. Elle filme. C’est toute la différence.
Madame Lawrence n’est plus disponible, laissez un message
Il faut bien en parler. La performance de Jennifer Lawrence dans Die My Love est, sans forcer le trait, la meilleure de sa carrière, et sa carrière a déjà un Oscar dedans (Happiness Therapy, David O. Russell, 2012, pour les deux du fond qui dormaient). Ici, elle n’est plus dans la séduction ni dans la performance calculée. Elle est quelque chose de plus sauvage.
Variety rapporte que la salle du Palais des Festivals a « viscéralement réagi » à la violence que Lawrence s’inflige à l’écran : miroirs brisés avec la tête, sauts à travers des panneaux de verre, corps offerts à une dégradation méthodique. Ce n’est pas du masochisme de composition. C’est de l’incarnation. AwardsWatch parle directement de « la meilleure performance de sa carrière ». The Daily Beast va plus loin : « Le retour de Jennifer Lawrence est ici et il est stupéfiant. »
Ce qui est troublant, et c’est là que Ramsay touche à quelque chose de décisif, c’est que le personnage de Grace n’est jamais présenté comme une victime. Elle est aussi dangereuse que fragile. Aussi érotique qu’effrayante. Ramsay refuse le regard clinique. Elle choisit le regard complice.
Pattinson en mode fond de scène (et c’est un compliment)

Robert Pattinson joue Jackson, le mari. Architecte émotionnellement absent, présent physiquement mais incapable de nommer ce qu’il voit se décomposer devant lui. C’est un rôle-contrepoint, un rôle de récepteur, et Pattinson, fidèle à sa réputation depuis Good Time et The Lighthouse, comprend exactement ce que ça demande. Il ne vole aucune scène. Il les laisse à Lawrence. Ce n’est pas de la générosité, c’est de la lucidité. The Wrap note d’ailleurs que son charme désarmant sert précisément à rendre le sentiment d’abandon de Grace plus douloureux : on voit pourquoi elle l’a aimé, on voit pourquoi ce n’est plus suffisant.
LaKeith Stanfield, Nick Nolte et Sissy Spacek complètent un casting secondaire solide. Nolte, en particulier, est une présence tellurique dans ses rares scènes : le genre de monstre sacré dont vous n’avez besoin que de dix minutes pour ressentir son poids dans toute la durée du film.
Ramsay n’a pas changé, c’est pour ça qu’elle a toujours raison
Il faut resituer. Lynne Ramsay a signé cinq longs-métrages depuis 1999 : Ratcatcher, Morvern Callar, We Need to Talk About Kevin en 2011, You Were Never Really Here en 2017 et désormais Die My Love en 2025. Soit une moyenne d’un film tous les six ou sept ans, une lenteur de glacier qui force le respect ou l’impatience selon les jours. Ce qui ne change pas, c’est la méthode : des images qui pensent à la place des dialogues. Des sons qui infestent. Une caméra qui ne rassure jamais.
La photographie de Seamus McGarvey, l’homme derrière Atonement, Anna Karenina et Nocturnal Animals, transforme le Montana en espace intérieur. Les lumières bleutées ne servent pas le pittoresque : elles servent l’état mental de Grace. Le paysage est une projection. C’est du cinéma ramsayen dans toute sa rigueur.
Le critique britannique Jonathan Romney le résumait déjà à l’époque de We Need to Talk About Kevin : « Ramsay ne pense pas en concepts, mais en images. Ses films sont proches de la musique. » Avec Die My Love, on comprend que la musique de Ramsay peut aussi ressembler à un cri.

24 millions et quelques miroirs cassés
Parlons business deux secondes parce que le chiffre est éloquent. MUBI a acheté Die My Love pour 24 millions de dollars à Cannes, ce qui constitue l’acquisition la plus chère de l’histoire de la plateforme. Pour un film d’auteure de deux heures sur la psychose post-partum, c’est soit un pari dément, soit la démonstration que le circuit art et essai a un appétit pour les risques calculés. Le budget de production s’établit à environ 20 millions de dollars, et le long-métrage a finalement récolté 11,9 millions de dollars au total mondial, dont 5,5 millions rien qu’aux États-Unis et au Canada. Résultat modeste, mais attendu pour ce genre de film. Ce n’est pas Barbie. Ce n’est pas un échec non plus.
Le film n’a pas remporté la Palme d’or malgré sa sélection en compétition officielle. Il est sorti en salle le 7 novembre 2025 aux États-Unis, distribué sur 1 983 écrans. En France, la sortie a été fixée au 29 avril 2026. Ce qui signifie que vous pouvez encore le voir. Allez-y.
« Brutal but beautiful » (Deadline dixit, et Deadline a raison)
La presse est divisée sur le film lui-même, pas sur Lawrence. Deadline parle de « brutalement beau ». Certains critiques de Cannes, moins enthousiastes sur la construction narrative, ont accordé deux étoiles à un film qui ne leur a pas donné de point d’ancrage, estimant que le projet « ne tient pas la distance de la performance de Lawrence ». Ce n’est pas totalement faux : la deuxième heure cherche ses appuis, la résolution reste volontairement nébuleuse, et quelques effets visuels ont mal vieilli dès la salle. Mais réduire Die My Love à ses failles narratives, c’est passer à côté de ce qu’il fait à votre corps pendant 119 minutes.
On pense à Rosemary’s Baby, forcément. À We Need to Talk About Kevin aussi, même territoire sombre, même façon de refuser la catharsis. Mais Die My Love est plus animal, plus sexuel, plus furieux que ses deux aïeux. C’est un film qui ne demande pas votre indulgence.
Et les Oscars dans tout ça ?
La saison des récompenses a confirmé ce que Cannes avait pressenti : Jennifer Lawrence s’est retrouvée en tête des pronostics pour la meilleure actrice dès le mois de mai 2025. IndieWire liste ses concurrentes : Jessie Buckley, Renate Reinsve, Emma Stone, Rose Byrne, Cynthia Erivo. Le millésime est sérieux. Mais Lawrence a cet avantage rarissime : son personnage est, en lui-même, un événement de cinéma. Le genre de rôle qui reste dans la mémoire collective. Le genre qui fait qu’on parle d’une actrice différemment après.
Elle est également productrice du film, aux côtés de Martin Scorsese dont la société Sikelia Productions co-produit le projet. Ce détail n’est pas anodin : Lawrence a développé le projet, l’a porté, et a choisi Ramsay pour le mettre en scène. Ce film lui appartient au sens plein du terme, et ça s’entend dans chaque scène.
La question qu’on se pose maintenant, la vraie, la méchante, c’est ce que Lynne Ramsay va faire après. Son prochain projet est un film de vampires encore sans titre officiel. Une cinéaste qui traite la psychose maternelle comme un western intérieur et qui s’attaque ensuite au mythe du vampire. On a un peu peur. On a surtout très hâte.
Un journaliste citoyen depuis plus de 20 ans qui alimente de nombreuses thématiques de magazine en ligne.


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