Le Tigre sort du sac (enfin)
On attendait ce film comme on attend un bus un dimanche soir : avec espoir, scepticisme et une légère envie d’abandonner. Depuis des semaines, Thierry Frémaux jouait les coquettes avec Paper Tiger. Absent de la liste initiale dévoilée le 9 avril, le long-métrage de James Gray avait pourtant toutes les qualités du classique cannois : réalisateur américain indie respecté, casting de monstres sacrés, ambiance polar moite. Le délégué général avait d’ailleurs confié à Variety vouloir le film dans la course, le décrivant comme « un film merveilleux, un film très James Gray, très indie », avant d’évoquer sobrement « des questions contractuelles à régler ». (Oui, même les Palmes d’Or se négocient dans les coulisses d’un cabinet d’avocats.)
C’est désormais officiel : Paper Tiger est en compétition. Et avec lui, l’un des castings les plus affriolants de cette édition : Adam Driver et Miles Teller jouent deux frères dont le rêve américain déraille lorsqu’ils croisent la route de la mafia russe, pendant que Scarlett Johansson complète le tableau. Le synopsis officiel ne lésine pas sur le scope : corruption, violence, trahison familiale, cauchemar américain. Tout James Gray, donc, le mec n’a jamais prétendu faire du feel-good cinema.
Adam Driver, probablement en train de lire le scénario de Paper Tiger au petit-déjeuner.
Gray’s Anatomy (de Cannes)
James Gray et Cannes, c’est une love story vieille de vingt-six ans et cinq films. The Yards en 2000 (Miramax à la distribution, autre époque), La Nuit nous appartient en 2007 (Sony Pictures Classics), Two Lovers en 2008 avec un Joaquin Phoenix au sommet de son art torturé, The Immigrant en 2013 (Magnolia Pictures), et Armageddon Time en 2022 (Focus Features). Il a même siégé au jury en 2009, quand Isabelle Huppert présidait, l’homme connaît les couloirs du Palais mieux que son propre salon. Frémaux l’a dit, et c’est vrai : Gray est « celui qui n’a jamais cessé d’être lui-même ». Dans un paysage de franchises et de propriétés intellectuelles rachetées à coups de milliards, c’est presque un acte de résistance.
Pour Paper Tiger, Gray retrouve la veine polar urbaine qui a fait sa réputation, loin des forêts amazoniennes d’Ad Astra (20th Century Fox, 2019) ou des jungles de The Lost City of Z (Amazon Studios, 2017). Il revient aux racines : Queens, la famille, l’argent sale, le rêve américain qui se déglingue en direct. La distribution française est assurée par SND. Neon, of course, tient les rênes en Amérique du Nord.
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Neon : Six Palmes et on continue
Parlons de l’éléphant dans la salle, ou plutôt, du requin dans la Méditerranée. Neon. Le distributeur américain fondé en 2017 a transformé Cannes en distributeur automatique de Palmes d’Or. Six éditions consécutives, six Palmes : Parasite (2019), Titane (2021), Triangle of Sadness (2022), Anatomie d’une chute (2023), Anora (2024) et Un simple accident de Jafar Panahi en 2025. À ce stade, le jury de Cannes et Neon ont une relation qui mérite d’être questionnée, pas qu’on suggère quoi que ce soit, bien sûr.
Cette année, la boîte ne s’est pas contentée d’un seul ticket : Neon est derrière six films en compétition, dont Paper Tiger, mais aussi The Unknown d’Arthur Harari, Fjord de Cristian Mungiu, All of a Sudden de Ryusuke Hamaguchi, Sheep in the Box d’Hirokazu Kore-eda, et Hope de Na Hong-jin, un film coréen avec Hwang Jung-min, Hoyeon, Alicia Vikander et Michael Fassbender réunis, ce qui n’est déjà plus raisonnable. Six films en compétition pour un seul distributeur. La Palme devrait peut-être s’appeler le Neon d’Or, on vous le dit.
Scarlett Johansson apprenant qu’elle est en compétition à Cannes avec un distributeur qui gagne à tous les coups.
Driver + Johansson, Again
La réunion de Scarlett Johansson et Adam Driver n’est pas anodine. En 2019, les deux acteurs s’étaient déchiré l’écran, et le cœur du public, dans Marriage Story de Noah Baumbach, raflant chacun une nomination aux Oscars (meilleure actrice pour Johansson, meilleur acteur pour Driver). Cinq ans plus tard, ils rempilent, mais le registre change radicalement : exit le couple en train de se séparer dans un appartement new-yorkais, bienvenue aux frères en fuite face à la mafia russe. Miles Teller, lui, continue sa mue post-Top Gun: Maverick (1,4 milliard de dollars au box-office mondial, oui) en acteur qui cherche ses galons de cinéma d’auteur. Il y a quelque chose d’un peu dingo à voir Rooster Bradshaw négocier avec la mafiya sur la Croisette.*
Miles Teller, quelque part entre Top Gun et la mafia russe. L’évolution logique d’une carrière.
Le film est produit par Rodrigo Teixeira sous la bannière RT Features et Anthony Katagas pour AK Productions, aux côtés de James Gray lui-même, Raffaella Leone, Gary Farkas, Marco Perego, Carlo Salem et Andrea Bucko. Gray sera l’un des deux seuls réalisateurs américains en compétition cette année, l’autre étant Ira Sachs avec The Man I Love, avec Rami Malek.
Pas de bande-annonce, juste du désir
Au moment où on écrit ces lignes, il n’existe pas de bande-annonce officielle de Paper Tiger. Ce que vous trouverez sur YouTube, c’est essentiellement des fan-trailers bricolés avec des visuels épars et des castings parfois fantaisistes (certains montrent encore Anne Hathaway ou Jeremy Strong, reliques d’une époque où le film n’avait pas encore son casting définitif). Le film est en post-production, et sa sortie en salles est prévue pour le 26 novembre 2026. Autrement dit : Cannes sera le premier, et pour l’heure, l’unique, rendez-vous avec Paper Tiger. On patiente. On trépigne. On garde un œil sur la Croisette.
L’Amérique en Compétition Malgré Elle
Il y a une ironie savoureuse dans le fait que le cinéma américain indépendant, celui qui dit merde aux studios, aux franchises, aux univers étendus, soit la grande attraction d’un festival européen qui se targue de défendre l’art et l’essai. Gray fait du cinéma américain comme les Européens l’imaginent : dense, tragique, ancré dans la classe ouvrière et le désenchantement du rêve. Paper Tiger, avec son pitch de deux frères piégés par l’avidité et la violence, s’inscrit dans cette tradition, celle du Nouvel Hollywood de Coppola, De Palma, Friedkin, que Gray a toujours revendiquée comme héritage. Un péché originel transformé en programme de compétition.
Cannes 2026, 79e édition, commence à prendre une gueule sérieuse. Reste à voir si le jury saura résister à la pression Neon ou si, pour la septième fois consécutive, la Palme finira encore dans les mains du même distributeur. La question est sans réponse pour le moment. Mais ce ne serait pas franchement étonnant.
Je suis un écrivain passionné par la lecture et l’écriture. J’ai choisi d’exprimer mes opinions et mes observations sur mon blog, où je publie souvent des articles sur des sujets qui me sont chers. Je m’intéresse aussi beaucoup aux préoccupations sociales, que j’aborde souvent dans mon travail. J’espère que vous apprécierez mes articles et qu’ils vous inciteront à réfléchir vous aussi à ces sujets. N’hésitez pas à me laisser un commentaire pour me faire part de vos réflexions !



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