Bob Chapek, viré de la présidence de Disney en 2022 après un règne aussi bref que mouvementé, revient avec des mémoires qui sentent bon le règlement de comptes poli. Le bonhomme y interroge sa place dans la grande machine à broyer hollywoodienne : simple gestionnaire maladroit ou fusible idéal ?

Pour replacer le bonhomme dans le décor, rappelons que Chapek a pris les commandes de Disney en février 2020, au moment où le studio croyait encore pouvoir piloter le monde à coups de franchises, de parcs à thème et de plateforme maison. Puis la pandémie a tout détraqué, les sorties cinéma ont été chamboulées, Disney+ est devenu l’obsession du groupe, et les tensions internes ont fini par transformer le siège de Burbank en salle d’attente pour crise permanente. Son éviction, annoncée en novembre 2022, a marqué le retour de Bob Iger, l’homme du grand recyclage corporate. Dans cette histoire, le box office n’est pas le seul à avoir pris cher : la gouvernance aussi. Chez Disney, quand ça grince, on ne démonte pas la machine, on change juste le type qui tient la clé de 12.

Et voilà que Chapek publie Behind the Castle Walls, un titre qui dit déjà tout du programme : lever un coin du rideau, montrer les coulisses, et surtout demander si l’on n’a pas fait de lui le bouc émissaire idéal.

Le château, les douves et le fusible

Le choix du mot “castle” n’a rien d’innocent. Disney adore ses forteresses, ses mythologies, ses récits de transmission proprettes, ses successions qui ressemblent à des couronnements. Sauf que derrière les façades de conte de fées, on trouve une industrie féroce, traversée par des guerres d’ego, des arbitrages de budgets et des logiques de rentabilité qui n’ont rien de féerique. Chapek n’a pas été le premier dirigeant à se faire éjecter d’un grand studio, mais son cas a quelque chose de particulièrement savoureux pour les amateurs de cinéma industriel : il arrive au sommet au moment où la maison vacille, puis se retrouve seul à encaisser les baffes. Le poste de CEO chez Disney, c’est un trône en carton-pâte : ça brille, ça impressionne, et ça prend feu très vite.

Son livre, tel qu’il est présenté, s’inscrit donc dans une tradition très hollywoodienne du patron déchu qui veut reprendre le contrôle du récit. On connaît la chanson : quand le pouvoir vous quitte, il reste la mémoire, et la mémoire adore se refaire une beauté. Chapek ne débarque pas avec un simple compte rendu de gestion ; il vient poser une question plus gênante, presque méta : qui décide du récit officiel quand une entreprise se met à paniquer ? À Disney, la réponse est rarement le type qui a été viré. Et c’est bien là que le livre devient intéressant, parce qu’il ne parle pas seulement d’un homme, mais d’un système où la responsabilité se dilue à mesure que la pression monte.

Quand le streaming a mis le feu aux poudres

Le règne Chapek tombe aussi dans une période où toute l’industrie a perdu ses certitudes. Les studios ont accéléré vers le streaming comme des joueurs de poker qui confondent panique et stratégie. Disney+ a grossi à une vitesse folle, les fenêtres de diffusion se sont raccourcies, les sorties en salles ont été reconfigurées, et chaque décision semblait devoir satisfaire à la fois les actionnaires, les créatifs, les exploitants et les abonnés. Autant dire personne. Dans ce bordel organisé, Chapek a incarné une ligne de conduite jugée trop froide, trop technocratique, trop verticale. Peut-être. Mais on peut aussi y voir le symptôme d’une époque où les grands patrons de studio sont sommés d’être à la fois stratèges, diplomates, prophètes et pompiers. Mission impossible, évidemment. Le vrai problème n’est pas seulement Chapek : c’est le fantasme absurde d’un patron capable de sauver à lui seul une industrie en train de changer de peau.

Ce qui rend sa prise de parole potentiellement piquante, c’est qu’elle arrive après plusieurs années de réécriture du récit Disney autour du retour d’Iger, présenté comme le grand restaurateur. Chapek, lui, reste dans l’ombre du contrechamp. Son livre pourrait donc fonctionner comme un contre-film : non pas la version officielle du studio, mais celle d’un exécutant devenu suspect, puis sacrifié sur l’autel de la stabilité boursière et de la nostalgie managériale. On a vu plus glamour comme trajectoire, mais moins instructif, ça c’est sûr.

Le retour du patron qui parle trop, donc juste assez

Dans l’écosystème hollywoodien, les mémoires de dirigeants valent souvent moins pour leurs révélations que pour leurs silences. Ce qu’ils ne disent pas raconte parfois davantage que les petites phrases qu’ils lâchent entre deux souvenirs de salle de réunion. Chapek devra donc naviguer entre la confession calibrée et la vengeance soft, ce sport de luxe où l’on règle ses comptes sans salir le costume. S’il réussit, il offrira peut-être un document utile sur la façon dont Disney a traversé la pandémie, la guerre du streaming et les secousses internes de son propre empire. S’il se rate, il ne fera qu’ajouter une brique de plus au grand mausolée des justifications corporate. Pas franchement le genre de lecture qu’on glisse dans son sac de plage, mais bon.

Ce qui est certain, c’est que la sortie d’un tel livre rappelle à quel point Disney reste une machine à fantasmes autant qu’une usine à produits culturels. Le studio sait fabriquer des héros, des méchants, des arcs de rédemption et des chutes spectaculaires. Quand l’un de ses anciens chefs prend la plume, il entre lui aussi dans ce théâtre-là, avec ses masques, ses coulisses et ses petits arrangements avec la vérité. Chapek veut savoir s’il a été le coupable parfait ; à Hollywood, la vraie question est plutôt de savoir qui avait besoin d’un coupable.

Et pendant que le château continue de tourner, on peut déjà parier sur le plaisir très particulier que prendront les lecteurs à observer un ancien roi de l’ombre raconter comment il a été poussé dehors. À Disney, même les mémoires ressemblent à une attraction : on monte, on serre les dents, et à la fin on se demande qui a vraiment tenu la barre.

Part.
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