Marvel adore vendre du chaos cosmique, mais son vrai super-pouvoir reste le même depuis des années : transformer le plaisir coupable en devoir de rattrapage. Avec Avengers: Doomsday, le studio semble avoir trouvé le moyen de faire de Loki non pas une option, mais une pièce maîtresse du puzzle.
À ce stade, on ne parle plus seulement d’un blockbuster de plus dans le grand cirque du MCU. On parle d’un film qui s’inscrit dans une logique industrielle bien rodée : relier les films, les séries, les retours de figures mythiques et les variantes multiverselles pour maintenir la machine à fantasmes en état de marche. Depuis Avengers: Infinity War en 2018 et Avengers: Endgame en 2019, deux mastodontes qui ont dépassé les 2 milliards de dollars de recettes mondiales, Marvel a compris qu’il ne suffisait plus de faire exploser des immeubles numériques. Il fallait aussi faire circuler l’information d’un écran à l’autre, d’une plateforme à l’autre, d’un opus à l’autre. Disney+ est venu renforcer cette stratégie à partir de 2021, avec ses séries conçues comme des satellites narratifs. Et Loki a rapidement pris une place à part dans ce bazar très organisé : moins fan-service que laboratoire conceptuel, moins gadget que charnière. Le problème, c’est qu’à force de brancher tout le monde sur tout, Marvel finit par demander au public de faire ses devoirs avant la séance.
Et le trailer de Avengers: Doomsday laisse entendre que, cette fois, Loki n’est pas juste recommandé : il est quasiment obligatoire.
Le dieu des embrouilles devient le gardien du temple
Dans la bande-annonce, Tom Hiddleston réapparaît en Loki avec un détail qui change tout : son allure ne renvoie plus seulement au voleur de couronnes et au frère toxique de Thor, mais à la version façonnée par la série Disney+ Loki. Pour qui a suivi les deux saisons, le personnage n’est plus un simple agent du désordre. Il est devenu le type qui tient littéralement le multivers debout, au bout du temps, dans un rôle qui sent autant la tragédie que le bureau administratif cosmique. C’est là que Marvel joue son coup le plus pervers : le film ne se contente pas de rappeler un ancien héros, il réactive son arc télévisuel pour en faire une clé de lecture du long métrage. Pas besoin de sortir le tableau Excel, mais presque.
Ce choix n’a rien d’anodin. La série Loki, créée par Michael Waldron puis prolongée par Eric Martin, a été pensée comme une brique majeure de la phase multiverselle du MCU. La saison 2, diffusée en 2023, a poussé le concept jusqu’à une forme de conclusion étonnamment nette pour une franchise qui adore laisser des portes ouvertes comme un hall de gare. En faisant revenir Loki dans Avengers: Doomsday, Marvel semble donc tirer un fil déjà tendu par Disney+ et le raccorder à son grand récit de cinéma événementiel. Autrement dit : le petit écran ne sert plus seulement de complément, il devient le sas d’entrée du grand spectacle.
Le multivers, cette belle usine à gaz
Le cœur du sujet, c’est évidemment le multivers, ce mot magique qui permet à Marvel d’empiler les retours, les variantes et les croisements sans jamais vraiment refermer la porte. Le trailer de Avengers: Doomsday suggère que Doctor Doom, incarné par Robert Downey Jr., sera au centre d’une menace d’une ampleur telle que même Loki, désormais gardien de l’équilibre cosmique, pourrait être rappelé au front. Et là, on touche à un vieux réflexe hollywoodien : quand le danger devient trop gros, on ressort les demi-dieux. Thor, Steve Rogers, Loki, les anciennes gloires, les figures de passage et les survivants de tous les univers possibles. Le casting devient une arche de Noé sous amphétamines.

Le retour de Chris Evans en Steve Rogers, déjà chargé d’une ambiguïté temporelle depuis la fin de Endgame, renforce cette impression de réunion de famille où personne n’a vraiment envie d’être là, mais où tout le monde sait qu’il faut sauver la baraque. La logique est limpide : si Steve peut revenir d’une branche alternative, alors Loki aussi peut être réintégré au récit malgré son nouveau statut. Sauf que cette logique a un prix. À force de faire de chaque personnage un pion dans une mécanique plus vaste que lui, Marvel prend le risque de diluer ce qui faisait la force de Loki : une trajectoire presque autonome, presque mélancolique, presque adulte. Le péché originel du MCU version multivers, c’est de confondre expansion et respiration.
Disney+ contre-attaque, et le cinéma suit
Ce qui se joue ici dépasse largement le cas Loki. Depuis plusieurs années, Marvel teste une frontière devenue floue entre exploitation en salles et narration sérialisée. Les films ne vivent plus seuls ; les séries ne sont plus des annexes. Elles deviennent des stations obligées. C’est une stratégie commerciale redoutable, évidemment, parce qu’elle entretient l’abonnement, la fidélité et l’impression qu’il se passe toujours quelque chose quelque part. Mais elle crée aussi une forme de fatigue chez le spectateur, qui doit jongler entre le calendrier cinéma, la fenêtre de diffusion et les épisodes à rattraper pour ne pas débarquer en pleine bataille finale comme un cousin perdu au mariage.
Le cas Loki est d’autant plus intéressant qu’il a souvent été perçu comme l’une des réussites les plus nettes de la phase Disney+ du MCU. Là où d’autres séries semblaient surtout remplir des cases, celle-ci a proposé un vrai personnage, une vraie évolution, une vraie fin. Alors quand Avengers: Doomsday semble réouvrir cette porte, on peut y voir soit une belle continuité dramatique, soit une manière très Marvel de reprendre un arc abouti pour le remettre dans le tambour de la franchise. Les deux lectures cohabitent, et c’est bien ça le problème. Marvel veut faire croire qu’il orchestre une saga, alors qu’il pilote surtout une immense machine à raccords.
Le retour des anciens, ou l’art de recycler l’Olympe
Dans la plus pure tradition hollywoodienne, Avengers: Doomsday s’annonce comme un film de retrouvailles, de transmission et de recyclage noble, ce qui n’est pas forcément un gros mot. Les franchises vivent de ces retours, de ces visages qu’on aime revoir, de ces figures qui rassurent autant qu’elles excitent. Mais il y a une différence entre passer le flambeau et ressortir les mêmes torches en espérant que personne ne remarque la répétition. Le MCU, depuis la fin de la saga Infinity, avance sur cette ligne de crête. Il lui faut des nouveautés, des visages neufs, des enjeux frais, tout en continuant à convoquer les anciens monstres sacrés pour que le public sente encore le poids de l’héritage.
Le trailer de Avengers: Doomsday montre bien cette tension. Il promet un événement, mais un événement qui repose sur la mémoire du spectateur, sur sa capacité à relier les points, à se souvenir des saisons de Loki, des fins de Endgame, des retours de Steve Rogers, des dégâts laissés par Thanos et des promesses de Secret Wars qui rôdent déjà en arrière-plan. C’est brillant, oui. C’est aussi épuisant, parfois. Et c’est sans doute le vrai sujet de cette bande-annonce : non pas seulement le retour de Loki, mais la confirmation qu’au MCU, le récit principal est devenu un immense couloir de correspondances. On ne regarde plus un film Marvel, on vérifie si on a bien coché toutes les cases avant l’attaque finale.
Alors, Loki sauvera-t-il encore le multivers, ou Marvel le remettra-t-il au travail pour justifier une nouvelle couche de mythologie industrielle ? Réponse le 18 décembre 2026. D’ici là, on peut toujours réviser. Ou faire semblant. C’est aussi une vieille tradition du genre.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




