Fortune et gloire, surtout du carburant

Le classement dépend du thermomètre choisi. Par chiffre d’affaires, on mesure du volume, pas de la valeur ajoutée, ni de la qualité sociale, ni même la capacité à survivre au prochain virage technologique. Une banque brasse des montagnes d’actifs, un énergéticien vend du pétrole à prix haut, un distributeur fait passer des milliards de marchandises : tout ce joli monde gonfle les compteurs, sans raconter exactement la même histoire.
Dans le Fortune Global 500 2025, TotalEnergies figure au 23e rang mondial, devant EDF au 49e. BNP Paribas apparaît 64e, Société Générale 104e, Crédit Agricole 118e, puis Carrefour 122e et AXA 126e. La France reste donc très présente dans la cour des gros chiffres, avec de l’énergie, de la finance, de l’assurance et du commerce de masse. Pas vraiment le grand soir du logiciel, donc.
Le même palmarès place aussi Engie au 130e rang, Vinci au 166e, BPCE au 174e, Airbus au 183e, Renault au 251e, Sanofi au 297e, Veolia au 308e, Orange au 320e, Crédit Mutuel au 337e, L’Oréal au 348e et Schneider Electric au 387e. C’est un catalogue très français : infrastructures, services régulés, grands réseaux, marques mondiales et quelques industriels qui refusent obstinément de crever.
Le CAC, pas la claque

À l’échelle globale, TotalEnergies reste le géant tricolore par les revenus, mais sa place expose aussi le péché originel du classement : un prix du baril favorable peut faire grimper une entreprise bien plus vite qu’une percée technologique. EDF, Engie et Veolia confirment de leur côté le poids des infrastructures et de la transition énergétique, cette grosse machine où l’on parle bas carbone tout en comptant les mégawatts par wagons entiers.
Les banques tiennent une place presque indécente de solidité. BNP Paribas, Crédit Agricole, Société Générale, BPCE et Crédit Mutuel composent une armada financière présente dans les grands classements mondiaux, tandis qu’AXA rappelle que l’assurance française sait très bien exporter l’art de chiffrer le risque. Rien de sexy sur une affiche de festival, évidemment, mais ce sont ces groupes qui disposent des fonds propres, des réseaux et des bilans pour peser à l’international.
Le capitalisme français adore les entreprises qui possèdent des tuyaux, des rails, des contrats longs et des tableaux Excel très épais.
Industrie mon amour, IA à côté

Airbus, Schneider Electric, Saint-Gobain, Vinci, Bouygues, Safran, Thales ou encore Sanofi portent une autre version du capitalisme hexagonal : celle qui fabrique, construit, électrifie, soigne ou sécurise. Ce n’est pas glamour comme une appli qui promet de « réinventer l’expérience utilisateur », mais cela produit des barrières à l’entrée autrement plus sérieuses qu’un pitch deck avec trois mots en anglais et un logo violet.
Le Fortune Global 500 place Airbus 183e, Saint-Gobain 284e, Sanofi 297e, Bouygues 225e et Schneider Electric 387e. Ces rangs ne disent pas tout de leur puissance industrielle, mais ils rappellent un truc simple : la France conserve des champions dans les secteurs où les usines, les brevets, la certification et les cycles d’investissement empêchent encore n’importe quel bro de se déclarer « disruptif » depuis un coworking.
Le revers est tout aussi clair. Dans le Forbes Global 2000 2025, le classement combine ventes, profits, actifs et capitalisation boursière ; il consacre une économie mondiale où la finance domine encore largement, avec 328 banques recensées, tandis que la tech reste moins représentée en nombre en raison de bases d’actifs plus faibles. La France a ses logiciels, ses ESN et Dassault Systèmes, mais elle ne possède pas l’équivalent d’un Nvidia, d’un Alphabet ou d’un Microsoft pour aspirer la rente de l’infrastructure IA.
Le travail, cette autre compétition

Un classement par chiffre d’affaires ne répond pas à la question que se posent les salariés : « Est-ce que je vais apprendre quelque chose, évoluer, ou juste passer huit ans à valider des présentations PowerPoint couleur taupe ? » Pour ça, le classement LinkedIn Top Companies 2025 raconte une autre histoire.
Crédit Agricole y arrive premier, devant Schneider Electric et Capgemini ; Sanofi, BNP Paribas, Airbus, Datadog, Thales, Safran, TotalEnergies, Alstom et CMA CGM figurent également dans les 25 organisations les mieux placées. LinkedIn a analysé les parcours de plus de 30 millions de membres en France selon huit critères, dont la progression de carrière, le développement des compétences, la stabilité, les opportunités externes et la parité.
Le signal est assez net : la finance reste une machine à mobilité, l’industrie recrute des profils techniques qu’elle ne peut pas remplacer avec trois prompts, et la tech attire là où elle offre une trajectoire lisible. Dans cette édition, 16 entreprises sur 25 sont françaises, avec une forte représentation de la finance, de l’industrie et du conseil. Pour trouver du taf qui bouge, le tableur compte moins que la possibilité de ne pas y moisir.
Le vrai classement, c’est lequel ?
On peut donc établir trois vérités qui se chamaillent sans vraiment se contredire. Par revenus, TotalEnergies et les grands groupes régulés dominent. Par empreinte mondiale, banques, luxe, énergie, infrastructures et aéronautique restent les meilleurs passeports français. Par qualité de trajectoire professionnelle, Crédit Agricole, Schneider Electric, Capgemini, Sanofi et Airbus prennent une longueur d’avance.
Voilà le piège des « plus grandes entreprises françaises » : un chiffre d’affaires ne classe pas une boîte innovante, souhaitable, bien gérée ou même rentable. Il classe d’abord la taille de la pompe. Et en France, les pompes sont encore très grosses, très anciennes, très internationales, avec parfois un serveur SAP qui a probablement vu passer Chirac.
Melissa Boudot est une personnalité culturelle française aux multiples facettes. Diplômée d'État de professeur de théâtre, elle nourrit depuis toujours une passion profonde pour les arts vivants et le septième art. Critique cinéma engagée, elle pose un regard aiguisé et sensible sur les œuvres qu'elle analyse, avec une plume qui mêle rigueur et enthousiasme communicatif. Actrice et réalisatrice en devenir, elle explore les deux côtés de la caméra, convaincue que comprendre le jeu et la mise en scène sont indissociables.



