À la télévision, le débat adore se déguiser en équilibre. Sauf que quand les invités penchent toujours du même côté, le décor craque vite.

Le dossier Sonia Mabrouk, arrivé en pleine rentrée sur BFM-TV, dit quelque chose de plus large qu’une simple querelle de plateau. D’un côté, deux syndicats du groupe RMC BFM, le SNJ et la CGT, qui dénoncent une ligne éditoriale trop accueillante envers les figures de l’extrême droite. De l’autre, une journaliste qui revendique le pluralisme comme on brandit un bouclier, et une direction qui assure tenir la barre de la diversité des opinions. Entre les deux, le bon vieux feuilleton de la télévision d’info en continu, ce grand théâtre où l’on confond souvent confrontation et empilement de têtes parlantes.

Les chiffres avancés par les syndicats sont parlants : sur la tranche de 100 % Mabrouk, entre le 24 août et le 8 septembre, les intervenants d’extrême droite représenteraient 25,5 % des invités, contre 11,8 % chez Alain Marschall et Olivier Truchot et 4,6 % chez Apolline de Malherbe. On peut discuter la méthode, chipoter sur la période, rappeler qu’un plateau d’info n’est pas un échantillon scientifique. Mais le signal, lui, est limpide : quand une émission devient un sas privilégié pour certaines idées, la question n’est plus seulement celle du ton, elle touche au cœur même de la ligne éditoriale. Et là, on ne parle plus de nuance, on parle de dosage politique.

Dans le paysage audiovisuel français, BFM-TV n’est pas une chaîne comme les autres. Lancée en 2005, elle s’est construite sur l’idée d’un flux permanent, d’un direct qui ne s’arrête jamais, d’une fabrication de l’actualité à la minute près. Ce modèle a ses vertus, bien sûr, mais il a aussi ses travers : le besoin de remplir, la tentation du face-à-face facile, la pente glissante du clash rentable. Depuis des années, les chaînes d’info ont compris qu’un plateau bien tendu, avec des profils identifiables et des opinions tranchées, fait souvent mieux tourner la machine qu’un débat réellement contradictoire. C’est moche ? Oui. C’est efficace ? Aussi. Voilà le petit miracle industriel de la télé d’opinion qui ne veut pas dire son nom.

Le pluralisme, ce mot qu’on sort quand ça chauffe

La réponse de Sonia Mabrouk sur X tient en une formule classique : le journalisme serait le pluralisme, point final, circulez. Sur le papier, difficile de contester l’idée. Une chaîne d’info n’a pas vocation à fonctionner comme une chambre d’écho fermée, et la confrontation des points de vue fait partie du métier. Mais le pluralisme n’est pas un alibi magique. Il ne suffit pas d’aligner des invités pour fabriquer du débat ; encore faut-il que la contradiction existe, que les angles morts soient traités, que les éléments de langage ne soient pas juste déroulés comme une nappe de pique-nique. Sinon, le pluralisme devient un mot de passe pour laisser passer n’importe quoi.

Les syndicats, eux, ne s’attaquent pas à une personne isolée mais à une mécanique. Ils reprochent à l’émission d’avoir laissé s’installer des prises de parole d’extrême droite sans contrepoint suffisant, notamment autour de Sarah Knafo et de Bruno Retailleau. Leur angle est clair : ce n’est pas seulement une affaire de casting, c’est une affaire de hiérarchie des discours. Qui invite-t-on ? À quelle fréquence ? Avec quelle capacité de contradiction ? Et surtout, dans quel climat général de chaîne, alors que BFM-TV cherche depuis des années à tenir sa place face à CNews, la chaîne du groupe Bolloré devenue le fer de lance d’une télévision d’opinion très à droite ?

On touche ici à une vieille maladie du petit écran : l’obsession de l’équilibre arithmétique au détriment de l’équilibre intellectuel. Mettre un contradicteur face à une figure d’extrême droite ne suffit pas si la séquence est pensée pour laisser l’invité imposer son vocabulaire, ses thèmes et son tempo. Le débat, dans ce cas, n’est plus un échange, c’est une scène de distribution où le plus bruyant rafle la lumière. Et ça, notre chère rédaction aime bien le dire sans fard : un plateau n’est pas pluraliste parce qu’il est bruyant, il l’est quand il résiste.

BFM-TV, CNews et la guerre des plateaux

Il faut aussi replacer cette affaire dans la compétition féroce entre chaînes d’info. Depuis la montée en puissance de CNews, la tentation est grande pour les concurrentes de récupérer une partie du public attiré par les débats plus polarisés, les séquences plus saillantes, les personnalités plus clivantes. Le problème, c’est que cette course au bruit peut vite se transformer en course à l’érosion de la crédibilité. À force de vouloir capter l’air du temps, on finit par respirer la poussière du studio.

BFM-TV, de son côté, a toujours cultivé une image de chaîne de référence dans l’info en continu, avec des figures connues, des rendez-vous identifiés, une promesse de réactivité. L’arrivée de Sonia Mabrouk, venue de CNews, avait donc tout du transfert symbolique : un visage fort, une signature reconnue, un pari sur la capacité à faire monter la température sans faire sauter le compteur. Sauf que ce genre de recrutement ne se limite jamais à une question de talent ou de notoriété. Il charrie aussi une histoire de ligne, de positionnement, de perception publique. Et quand la rédaction interne s’inquiète de l’équilibre des plateaux, ce n’est pas un caprice de couloir, c’est un signal politique.

La direction, elle, assure faire confiance à sa nouvelle recrue pour faire vivre le débat dans sa pluralité. C’est la formule parfaite, bien lisse, bien polie, bien télévisuelle. Mais à l’antenne, les mots ne suffisent pas toujours à masquer les rapports de force. Une chaîne peut bien se raconter qu’elle accueille toutes les sensibilités ; si, dans les faits, certaines idées reviennent plus souvent que d’autres et sans véritable mise à distance, le discours sur la pluralité sonne creux. Le pluralisme n’est pas une décoration de plateau, c’est une discipline.

Le vrai sujet : qui tient le volant ?

Au fond, cette polémique raconte moins Sonia Mabrouk qu’un système tout entier. La télévision d’info en continu adore se présenter comme un espace de circulation démocratique, alors qu’elle fonctionne souvent comme une économie de la tension, avec ses têtes d’affiche, ses séquences virales, ses invités récurrents et ses arbitrages invisibles. On y vend du débat comme on vendrait du mouvement, mais le mouvement n’est pas forcément la pensée. C’est même souvent son substitut le plus commode.

Et c’est là que l’affaire devient intéressante, presque méta, si l’on veut bien accepter le mot sans lever les yeux au ciel. La controverse autour de 100 % Mabrouk ne porte pas seulement sur une journaliste ou sur quelques invités. Elle met en cause la manière dont une chaîne fabrique son image, choisit ses visages et négocie avec la pression concurrentielle. En clair : qui décide de ce qui mérite d’occuper l’antenne, et à quel prix symbolique ? La question n’est pas neuve, mais elle revient avec une belle insolence dès qu’un plateau donne l’impression de pencher trop franchement. Et là, on peut bien invoquer le pluralisme à tout bout de champ : si le débat ressemble à une rampe de lancement, il ne faut pas s’étonner qu’on parle de complaisance.

Alors oui, la télévision adore les polémiques qui parlent d’elle-même, comme si le miroir suffisait à faire récit. Mais derrière ce petit théâtre, il y a une bataille très concrète sur la définition du journalisme, sur la place accordée aux idées extrêmes et sur la responsabilité des chaînes dans la banalisation de certains discours. Rien de très glamour, certes. Mais c’est souvent là que se joue le vrai film. Et celui-ci, pour le coup, n’a pas besoin de bande-annonce.

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