Avec Balcanica, Nicola Sorcinelli débarque à Venise avec un film qui a tout du projet discret en apparence, mais déjà bien armé pour faire parler de lui. Entre Matilda De Angelis, la compétition des Giornate degli Autori et l’oreille attentive de M-Appeal, on tient un long métrage qui vise moins le tapage que la résonance.
Pour rappel, le marché des ventes internationales adore ce genre de configuration : un titre encore vierge, une actrice en pleine montée en gamme, un festival qui sert de caisse de résonance, et un vendeur qui sait flairer la bonne affaire avant la projection. M-Appeal, société berlinoise habituée à chasser les films d’auteur à potentiel festivalier, a récupéré les droits internationaux de Balcanica avant sa première mondiale à la 23e édition des Giornate degli Autori, la section parallèle de la Mostra de Venise, organisée en marge du 83e Festival international du film de Venise. Rien d’extravagant sur le papier, mais dans ce petit théâtre-là, le timing vaut de l’or. Venise ne lance pas seulement des films : elle les met en vitrine, puis les envoie négocier leur destin.
Le point de départ du film a de quoi intriguer : l’histoire suit Nasar, chef d’orchestre, donc un personnage déjà chargé d’une autorité presque romanesque, de cette figure qui commande sans jamais se salir les mains, ou si peu. Autour de lui, on devine un récit de trajectoire, de tension intérieure, peut-être de fracture entre l’ordre musical et le chaos du monde. Sorcinelli, qui n’a pas encore la notoriété d’un habitué des grands circuits commerciaux, s’inscrit ici dans une tradition très européenne du drame psychologique à haute densité symbolique. Pas de super-héros, pas de multivers, pas de franchise à faire tourner à la chaîne. Ici, on parle d’un film qui mise sur la mise en scène, les visages, la musique, et sans doute ce petit vertige qui naît quand un personnage tente de garder la cadence alors que tout part de travers. Bref, le cinéma qui préfère le trouble à la pyrotechnie, et ça fait du bien.
Une baguette, des nerfs, et l’art de tenir la mesure
Le choix d’un chef d’orchestre comme centre de gravité n’a rien d’anodin. Au cinéma, cette figure a souvent servi de miroir à des récits de contrôle, de pouvoir, de discipline, mais aussi d’effondrement intime. On pense à ces films où l’exigence artistique devient une forme de tyrannie douce, où l’obsession du geste juste finit par fissurer l’être humain derrière le costume. Si Balcanica s’inscrit dans cette lignée, il peut jouer sur plusieurs tableaux à la fois : le prestige du monde musical, la tension dramatique d’un personnage qui dirige sans jamais vraiment maîtriser ce qui l’entoure, et le potentiel métaphorique d’une Europe balkanique souvent utilisée comme zone de frottement, de mémoire et de lignes de faille. Quand on met un chef d’orchestre au centre du cadre, on parle rarement seulement de musique.
Matilda De Angelis, elle, apporte à l’ensemble une vraie valeur de circulation. L’actrice italienne s’est imposée ces dernières années comme une présence capable de passer du cinéma d’auteur à des productions plus exposées sans perdre son étrangeté ni sa nervosité. Elle a ce visage qui peut sembler lisse au premier regard, puis se fendiller d’un coup, comme si quelque chose de plus sombre remontait à la surface. C’est exactement le genre d’interprète qui peut donner du relief à un film de festival, surtout quand le scénario repose sur des rapports de force, des silences et des tensions latentes. On n’est pas dans le casting de confort, on est dans le pari de la vibration. Et ça, chez NRmagazine, on appelle ça un bon début. Une actrice qui ne joue pas seulement un rôle, mais la température du film.
M-Appeal, la petite mécanique bien huilée
Le rachat des droits internationaux par M-Appeal n’a rien d’un détail administratif. Dans l’écosystème du cinéma d’auteur européen, ce genre d’annonce sert de signal faible mais lisible : le film a assez de tenue pour intéresser un vendeur spécialisé avant même sa présentation publique. M-Appeal, basé à Berlin, s’est construit une réputation sur ce terrain-là, celui des œuvres qui ne promettent pas des montagnes de billets mais peuvent trouver leur public dans les festivals, les plateformes de niche, les sorties ciblées et les territoires cinéphiles. C’est une économie de la précision, pas du bulldozer. Le cinéma indépendant, ici, avance à la force du poignet et du flair, pas à coups de cent millions de budget marketing.
Cette logique dit aussi quelque chose de l’époque. Les films d’auteur ne vivent plus seulement de leur passage en salle, encore moins d’un bouche-à-oreille miraculeux. Ils se fabriquent désormais dans un enchaînement très balisé : festival, presse, ventes, circulation internationale, puis exploitation en salles ou en streaming selon les marchés. Dans ce circuit, Venise reste un monstre sacré, une machine à fantasmes qui peut transformer un titre encore anonyme en objet convoité. La présence de Balcanica dans la compétition des Giornate degli Autori lui donne d’emblée une visibilité supérieure à celle de la plupart des projets de même calibre. Ce n’est pas une garantie de chef-d’œuvre, évidemment. Mais c’est déjà une manière d’entrer dans la conversation avec un peu de panache. Et dans ce milieu-là, le panache, ça compte presque autant que le film lui-même.
Venise, ce vieux théâtre qui adore les nouveaux visages
La Mostra a toujours eu ce talent pour faire cohabiter les monstres sacrés et les nouveaux venus, les auteurs installés et les signatures à peine identifiées. Les Giornate degli Autori, en particulier, jouent souvent le rôle de chambre d’écho plus souple, plus curieuse, parfois plus perméable aux films qui cherchent leur forme plutôt qu’à cocher des cases. Si Balcanica parvient à tirer parti de cet espace, il pourra peut-être s’extraire du simple statut de curiosité de marché pour devenir un vrai objet critique. Et c’est là que le jeu commence : non pas dans l’annonce, mais dans la manière dont le film va tenir la distance une fois la lumière allumée. À Venise, tout le monde arrive avec un dossier ; seuls quelques-uns repartent avec une aura.
Reste ce qui fait le sel de l’affaire : le film n’a pas encore été vu, mais déjà il active plusieurs ressorts très cinéphiles. Une actrice en ascension, un cinéaste à surveiller, un vendeur qui anticipe, un festival qui sert de tremplin, et un récit qui semble vouloir parler de musique autant que de pouvoir et de désordre intérieur. On a vu des programmes beaucoup plus clinquants se dégonfler comme des baudruches. Ici, au contraire, tout repose sur une promesse de tenue et de tension. Pas besoin d’en faire des caisses. Si Sorcinelli tient sa note, Balcanica pourrait bien devenir ce genre de film qu’on n’avait pas vu venir et qui, justement, laisse une trace. Le plus beau coup, parfois, c’est celui qui ne fait pas de bruit en entrant.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




