Le grand muet de l’animation, c’est souvent le second rôle qu’on croyait condamné à faire le clown en fond de plan. Avec Donkey, Universal et DreamWorks transforment enfin le plus collant des compagnons de route de Shrek en tête d’affiche, et ce n’est pas franchement une surprise.
Le studio a fixé la sortie du film au 30 juin 2028, avec Eddie Murphy de retour derrière la voix de l’âne le plus volubile de l’histoire du cinéma grand public. Sur le papier, on tient donc un spin-off d’origine, autrement dit une machine à remonter le temps pour expliquer comment un personnage secondaire a fini par devenir un pilier comique de la saga. Sur le fond, c’est surtout la suite logique d’un modèle industriel que Hollywood adore : quand une franchise a encore du jus, on ne la laisse pas dormir, on lui fabrique une nouvelle branche, un nouveau sas, un nouveau prétexte à vendre des tickets. La nostalgie, chez DreamWorks, a décidément le cuir solide.
Pour rappel, la saga Shrek a commencé en 2001 sous la houlette d’Andrew Adamson et Vicky Jenson, avec Mike Myers, Cameron Diaz et Eddie Murphy au casting vocal. Le premier film a rapporté plus de 480 millions de dollars dans le monde pour un budget d’environ 60 millions, avant de devenir un totem pop, un terrain de mèmes avant l’heure et une source de revenus qui n’a jamais vraiment cessé de tourner. Depuis, la franchise a empilé suites, dérivés et retour de bâton critique avec une régularité presque rassurante. Quand une licence rapporte, Hollywood ne voit pas un personnage : il voit une rente.
Et justement, Donkey ne vend pas seulement un retour en terrain connu ; il rejoue le vieux fantasme du personnage secondaire qui réclame sa propre mythologie.
L’âne qui voulait son gros plan
Le choix de Donkey n’a rien d’anodin. Dans Shrek, il n’était pas seulement le soulagement comique : il était le moteur verbal, la soupape émotionnelle, le petit chaos ambulant qui empêchait la saga de se prendre pour un conte de fées trop bien coiffé. Le faire passer au premier plan, c’est reconnaître que la franchise s’est construite autant sur lui que sur son ogre vedette. Eddie Murphy, lui, n’a jamais vraiment quitté l’imaginaire collectif, même si sa carrière a connu des hauts, des creux et quelques virages franchement discutables. Le retrouver ici, c’est aussi retrouver une voix, une cadence, une énergie de stand-up qui a longtemps fait de lui un demi-dieu de la comédie américaine. Sans Murphy, Donkey n’est qu’un âne ; avec lui, c’est une mitraillette à vannes.

Le plus drôle, c’est que ce spin-off d’origine arrive au moment où les studios raffolent des récits de genèse, comme si tout personnage devait désormais justifier son existence par une enfance, un trauma ou une révélation cosmique. On a eu les préquels, les reboots, les origin stories à la chaîne, et maintenant les seconds couteaux qui réclament leur chapitre. À ce rythme, on finira bien par raconter la jeunesse du marécage de Shrek. Pourquoi pas, tant qu’on y est. Hollywood adore les origines parce qu’elles donnent l’illusion du neuf sans lâcher le vieux jouet.
Le retour du marécage, version business plan
La date du 30 juin 2028 place Donkey en plein été, cette zone de tir où les studios alignent leurs plus gros paris familiaux. Ce n’est pas un hasard : l’animation y joue souvent la carte du box office massif, avec un public intergénérationnel et une fenêtre d’exploitation en salles qui reste précieuse avant la bascule vers le streaming. Universal et DreamWorks savent très bien ce qu’ils font. Ils ne lancent pas seulement un film, ils réactivent un capital affectif. Et dans le cinéma de franchise, l’affect est une monnaie plus fiable qu’un discours de producteur sous caféine. On ne vend pas un spin-off, on vend le souvenir de ce qu’on a aimé à 12 ans.
Il faut aussi voir ce que raconte ce projet sur l’état de l’animation commerciale américaine. Depuis des années, les studios cherchent le bon équilibre entre nouveauté et sécurité, entre création de personnages et recyclage de figures déjà aimées. Le problème, c’est que la sécurité finit souvent par manger la création. Mais quand la matière première est aussi solide que Shrek, le calcul se défend : la marque est connue, la voix de Murphy reste un argument, et Donkey a ce profil rare de personnage secondaire assez fort pour porter un film sans avoir besoin d’un Olympe entier derrière lui. Le pari est cynique, oui, mais il n’est pas idiot.
De l’âne au mythe, il n’y a qu’un pas de bourrique
Reste la vraie question, celle qui gratte un peu sous le vernis : qu’est-ce qu’un spin-off d’origine peut encore raconter sans se contenter d’étirer un ressort déjà bien usé ? Si Donkey se contente de dérouler une biographie gentiment farfelue, on aura un produit propre, efficace, et probablement un peu tiède. Si le film ose retrouver la nervosité, l’irrévérence et le désordre affectif qui faisaient le sel de Shrek, alors on pourra peut-être parler d’un vrai retour en forme. Mais il faudra plus qu’un logo vert et un sourire en coin pour y croire. Le danger, avec les franchises qui s’auto-célèbrent, c’est de finir en musée de leurs propres blagues.
En attendant, l’équipe de la rédaction garde un œil sur ce drôle d’objet : un film qui promet de raconter comment un âne est devenu une légende, dans un système où tout le monde veut justement devenir une légende sans jamais quitter la caisse enregistreuse. C’est peut-être ça, le vrai conte de fées moderne. Un peu moins enchanté, beaucoup plus rentable. Et franchement, on n’est pas loin de la morale la plus hollywoodienne qui soit. Le marécage a changé d’échelle, mais la tambouille, elle, reste délicieusement industrielle.
Bande-annonce VF de Shrek
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




