Quatorze ans après avoir lancé Growing Up avec Ilo Ilo, Anthony Chen continue de faire de l’enfance, de la famille et des blessures ordinaires son terrain de jeu préféré. Et pendant que l’industrie adore parler de “franchise” pour des super-héros rincés, lui construit une trilogie à hauteur d’humain – ce qui, franchement, relève presque du geste radical.
En marge de sa masterclass au Shanghai International Film Festival, le cinéaste singapourien a confirmé qu’il développait depuis environ deux ans un nouveau projet lié à la Corée, en collaboration avec un scénariste coréen. Variety nous apprend aussi qu’il retrouvait là Yeo Yann Yann, sa complice de longue date, pour revenir sur le fil rouge de cette trilogie commencée en 2013 avec Ilo Ilo, poursuivie plus tard avec Wet Season. Une trajectoire discrète, mais solide comme un vieux meuble en teck : pas de tapage, pas de marketing à coups de trompette, juste une obsédante fidélité aux failles du quotidien.
Le vrai sujet, ici, ce n’est pas seulement un nouveau film : c’est la manière dont Chen transforme le passage du temps en matière dramatique, sans jamais faire semblant de le surplomber.
Une trilogie qui grandit sans faire de bruit
Pour rappel, Ilo Ilo a été présenté en 2013 comme un long-métrage de chambre, modeste en apparence, mais redoutable dans sa précision sociale. Tourné avec un budget de production minuscule à l’échelle des standards internationaux – autour de 500 000 dollars selon les estimations de l’époque – le film a fini par rapporter plus de 1,5 million de dollars dans le monde, preuve qu’un récit intime peut encore trouver sa place dans l’exploitation en salles quand il vise juste. Pas besoin de monstre sacré numérique ni de demi-dieu en CGI : juste des corps, des silences, et une douleur qui s’infiltre.
Avec Wet Season en 2019, Chen a poursuivi ce travail de sape émotionnelle, en déplaçant légèrement le curseur vers le désir, l’éducation et les tensions de classe. Le film, produit dans un circuit plus international, a circulé dans les festivals avant de s’installer dans cette zone grise où le cinéma d’auteur asiatique devient à la fois objet critique et marchandise de prestige. Le box-office mondial n’a rien d’un raz-de-marée, mais ce n’est pas le sujet : l’enjeu, chez Chen, relève davantage de la persistance d’un regard que de la poule aux œufs d’or.
Yeo Yann Yann, elle, n’est pas juste une actrice récurrente. Elle est la colonne vertébrale de ce triptyque en devenir, celle qui permet au cinéaste de faire tenir ensemble le mélodrame, l’observation sociale et la pudeur. Leur collaboration ressemble à une conversation qui dure depuis plus d’une décennie – et qui refuse de se prendre pour une saga à la Marvel. C’est peut-être ça, la vraie modernité : faire de la continuité sans transformer la vie en produit dérivé.
Corée, mode d’emploi : le détour qui dit beaucoup
En réalité, ce nouveau projet coréen n’a rien d’un caprice géographique. Chen a déjà travaillé dans cet espace de circulation entre Singapour, la Corée et le reste de l’Asie du Sud-Est, notamment comme producteur sur Ajoomma, cette coproduction singapouro-coréenne sortie en 2022, qui jouait elle aussi sur les écarts culturels et la circulation des affects. Le cinéma de Chen aime les frontières poreuses, les familles recomposées, les langues qui se frottent entre elles. Bref, tout ce que les studios adorent lisser jusqu’à l’os quand ils cherchent un “contenu” exportable.
Deadline écrit que le script en développement serait coécrit avec un auteur coréen depuis environ deux ans. Et si l’on en croit les mots de Chen, le film prendrait une forme de « comique » pour raconter une histoire tragique. La formule est belle parce qu’elle évite le piège du pathos industriel : le rire n’y sert pas à alléger, mais à faire passer la lame. Un peu comme chez certains grands cinéastes coréens, de Bong Joon-ho à Lee Chang-dong, où la comédie n’est jamais loin du gouffre – histoire de tester les limites des vessies humaines, et accessoirement celles du spectateur.
Cette orientation dit aussi quelque chose de l’époque. Dans un marché international qui adore les concepts immédiatement vendables, Chen choisit le contre-pied : une émotion qui se déplie, un ton qui hésite, une gravité qui accepte le décalage. Pas très “pitch deck”, tout ça. Mais justement.
Yeo Yann Yann, ou l’art de passer le flambeau sans le lâcher
Surtout, la présence de Yeo Yann Yann donne à l’ensemble une dimension presque biographique. Chez Chen, les personnages vieillissent, s’abîment, se contredisent ; chez Yeo, le jeu semble capter cette usure sans la souligner au marqueur. Elle n’incarne pas seulement une figure maternelle ou une présence rassurante – elle porte la mémoire du projet, son rythme interne, sa manière de faire du temps un matériau dramatique.
Dans la plus pure tradition des duos réalisateur-actrice qui finissent par fabriquer une petite mythologie, cette collaboration ressemble à un pacte. Pas un pacte de studio, hein – un vrai. Celui qui permet de tenir une ligne sur plusieurs années sans se faire avaler par les logiques de marché, les budgets de production qui gonflent, les budgets marketing qui hurlent plus fort que les films eux-mêmes, et la tentation permanente du reboot paresseux. Chen, lui, préfère la continuité à l’esbroufe. C’est moins rentable, mais infiniment plus élégant.
Et puis il y a cette idée de “Growing Up”, titre presque trop simple pour ce qu’il charrie : l’enfance, la transmission, la honte sociale, la tendresse qui cohabite avec l’humiliation. Le cinéma de Chen parle de ça sans poser de pancarte. Il laisse les corps faire le boulot. Ce qui, à l’écran, vaut souvent mieux qu’un monologue bien torché.
Quatorze ans plus tard, toujours pas de table rase
Pour l’instant, aucun calendrier de sortie n’a été fixé pour ce projet coréen, et c’est presque une bonne nouvelle : au moins, personne n’a encore tenté de le vendre comme un “événement mondial” avant même le premier clap. Le film s’inscrirait dans une trajectoire où la patience compte plus que la vitesse, où la post-production n’est pas un sprint de plus dans la machine à fantasme, mais l’ultime lieu de respiration.
Ce qui frappe, au fond, c’est le refus de Chen de céder à la logique du grand écart spectaculaire. Là où tant d’auteurs se voient pousser vers le prestige formaté, lui continue d’explorer les zones où l’intime devient politique sans faire de grands discours. Et si le nouveau projet coréen tient sa promesse de comédie tragique, on pourrait bien avoir là un objet rare : un film qui rit pour mieux gratter, qui sourit pour mieux blesser. Pas mal pour une trilogie qui refuse obstinément de se comporter comme une franchise.
Reste à voir si ce troisième mouvement, ou ce prolongement, saura garder cette délicatesse sans se faire happer par le grand cirque des coproductions internationales. Mais bon, à ce stade, Anthony Chen n’a pas l’air décidé à vendre son cinéma au rabais – et c’est déjà ça de pris.
Un journaliste citoyen depuis plus de 20 ans qui alimente de nombreuses thématiques de magazine en ligne.


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