Avant de devenir le Skipper de Gilligan’s Island, Alan Hale Jr. a traîné sa carrure dans une quantité indécente de westerns, au point d’en faire presque une spécialité de famille. Et Captain John Smith and Pocahontas (1953), petit film historique signé Lew Landers, résume assez bien ce drôle de paradoxe : une fresque de Jamestown qui veut jouer les grands récits nationaux avec les moyens d’un B-movie bien serré.

Dans les années 1950, Hollywood adore recycler l’Histoire en la faisant passer par le filtre du studio system, avec ses décors réutilisés, ses seconds couteaux solides et ses scénarios qui prennent la vérité historique comme une suggestion polie. Le film de 1953 s’inscrit pile dans cette logique. Produit par United Artists et porté par Anthony Dexter dans le rôle-titre, il aligne les figures attendues de la fondation de Jamestown, de John Smith à Pocahontas, en passant par Chief Powhatan et quelques colons bien utiles pour faire avancer l’affaire. Le tout avec une liberté narrative qui ferait pâlir un manuel scolaire, mais qui faisait précisément le sel de ce cinéma-là : raconter l’Amérique avant l’Amérique, quitte à tordre un peu, beaucoup, passionnément les faits. On est dans le western historique de série B, pas dans le musée.

Et c’est là qu’Alan Hale Jr. entre en scène, pas en tête d’affiche, mais en rouage typique de cette machine hollywoodienne qui savait faire tenir un monde entier sur quelques visages familiers.

Un pion de plus dans la grande partie du studio system

En 1953, Hale Jr. n’est pas encore le demi-dieu pop que la télévision des années 1960 va transformer en icône bonhomme. Il tourne déjà énormément, enchaîne les rôles au cinéma et à la télévision, et mène en parallèle Biff Baker, U.S.A. sur CBS, sa première vraie tête de série, avec 26 épisodes au compteur entre 1952 et 1954. Autant dire qu’il bosse comme un damné. Le bonhomme sort d’une période où il a multiplié les apparitions, y compris dans The Big Trees (1952) aux côtés de Kirk Douglas, et il continuera de naviguer entre westerns, aventures et séries télé sans jamais vraiment quitter le territoire du genre. Chez lui, le western n’est pas une parenthèse : c’est presque une seconde peau.

Dans Captain John Smith and Pocahontas, il joue Fleming, un colon qui accompagne l’expédition vers Powhatan et reste fidèle à Smith. Le rôle n’a rien de monumental, mais il dit beaucoup de la manière dont Hollywood distribuait ses seconds rôles à l’époque : pas besoin d’un monologue de douze pages, il suffit d’une présence, d’une gueule, d’un type qui tient la route. Hale Jr. avait ça. Une solidité de tronc d’arbre, une bonhomie légèrement rugueuse, et cette capacité à exister dans le cadre sans voler la vedette. C’est peut-être moins glorieux qu’un premier rôle, mais c’est ce qui fait tenir un film de ce calibre. Sans ces silhouettes-là, le western de série B s’écroule comme une cabane mal clouée.

Affiche de Flèches de feu
Affiche de Flèches de feu

Jamestown en carton-pâte, ou l’Histoire au régime sec

Lew Landers, derrière la caméra, n’était pas du genre à faire dans la dentelle. Ancien acteur devenu réalisateur, il a traversé le cinéma muet avant de devenir l’un des artisans les plus prolifiques du cinéma de genre américain. Avec lui, pas de fioritures : on va droit au but, on cadre vite, on raconte vite, on tourne vite. Captain John Smith and Pocahontas porte cette signature-là, avec un récit qui encadre les événements dans un tribunal anglais où Smith raconte son aventure coloniale, avant de basculer dans la reconstitution des tensions entre colons et autochtones. Le problème, ou plutôt le charme un peu bancal de l’affaire, c’est que tout cela mélange allègrement mythe, légende et commodité dramatique. Pocahontas y devient un personnage de romance diplomatique, Smith un héros de récit d’aventures, et les conflits politiques se retrouvent simplifiés à l’extrême. Le film ne cherche pas tant à comprendre l’Histoire qu’à la mettre en costume. C’est du récit national en mode express, avec le sérieux d’un décor de studio et la mémoire courte d’un scénariste pressé.

Le plus drôle, c’est que ce genre de production finit souvent par survivre moins pour sa rigueur que pour ses accidents de perception. Un spectateur d’aujourd’hui peut y voir une curiosité, un objet de patrimoine bis, un morceau de mythologie hollywoodienne où l’on sent à chaque plan la couture du système. Et puis il y a cette manière très 1950s de fabriquer de l’exotisme avec trois toiles peintes et deux costumes qui grincent. On n’est pas loin du théâtre filmé, mais avec des chevaux. Franchement, ça a son charme, même quand ça tangue un peu.

Le fantôme du Skipper avant la moustache

Ce qui rend Captain John Smith and Pocahontas intéressant, au fond, ce n’est pas seulement son intrigue ou sa fidélité historique, mais la place qu’il occupe dans la trajectoire d’Alan Hale Jr. Le film appartient à cette période où l’acteur n’a pas encore été figé par la télévision dans un archétype définitif. Il est encore en train de se construire une filmographie, de passer le flambeau du cinéma au petit écran sans le savoir, de tester des territoires avant que la culture populaire ne l’enferme dans le rôle du Skipper. Et quand on regarde sa carrière en arrière, on voit bien que le western a servi de matrice : des colons, des soldats, des hommes de main, des figures de soutien, tout un peuple de silhouettes robustes qui préparent le terrain à la grande popularité future.

Il y a aussi, en creux, un joli effet de miroir familial. Hale Jr. avait déjà joué Porthos dans Lady in the Iron Mask (1952), soit le même personnage que son père, Alan Hale Sr., avait incarné dans Man in the Iron Mask (1939). Ce genre de circulation héréditaire dans les rôles, Hollywood en raffolait : la dynastie comme argument de casting, la filiation comme petite machine à fantasmes. On aime croire que le cinéma oublie tout, mais il adore aussi recycler les lignées. Chez les Hale, la transmission ne passait pas par le discours, mais par les rôles qui se répondent d’un film à l’autre.

Alors oui, Captain John Smith and Pocahontas n’a rien d’un sommet. Ce n’est pas le genre de film qu’on brandit pour prouver la grandeur du cinéma américain. Mais c’est précisément pour ça qu’il mérite un détour : parce qu’il montre comment Hollywood fabriquait ses récits, ses visages et ses mythes à la chaîne, avec une efficacité parfois bancale, souvent malicieuse, toujours révélatrice. Et au milieu de ce bricolage très sérieux, Alan Hale Jr. avance, tranquille, comme s’il savait déjà que la vraie postérité l’attendait ailleurs, sur une île, en maillot rayé, à faire le grand costaud sympa. Le reste, après tout, n’était peut-être qu’un long échauffement. Pas mal pour un film oublié, non ?

Part.
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