On a tous gardé Alan Hale Jr. en mémoire comme le Skipper de Gilligan’s Island, mais sa vraie carrière, elle, a longtemps galopé dans la poussière du western. Et son ultime passage par le genre, dans The Red Fury en 1984, a tout d’un épilogue à voix basse.
Pour rappel, Hale Jr. n’est pas juste un visage de sitcom coincé dans une île de carton-pâte. Né en 1921, mort en 1990, fils de l’acteur Alan Hale Sr., il a traversé le cinéma et la télévision américaine comme un second couteau de luxe, de ceux qu’on repère sans toujours retenir le nom. Dans les années 1950 et 1960, il a empilé les apparitions dans les grands rendez-vous du western télévisé, tout en passant au cinéma dans des titres qui comptent dans la mythologie du genre, comme The Gunfighter en 1950 aux côtés de Gregory Peck, puis Hang ’Em High en 1968 avec Clint Eastwood. Autrement dit, le bonhomme n’a pas seulement fait de la figuration dans le décor : il a participé à la grande machine à fantasmes du western américain, celle qui a nourri la télévision de masse avant de se faire bousculer par le Nouvel Hollywood.
En 1984, le contexte n’est plus du tout le même. Le western classique a pris cher depuis longtemps, le genre a été secoué par sa phase révisionniste des années 1970, et les studios ne misent plus dessus comme sur une poule aux œufs d’or. The Red Fury débarque donc comme un petit objet hors du temps, modeste, presque anachronique, tourné à Grafton, dans l’Utah, et réalisé par Lyman Dayton. Le film n’a rien d’un mastodonte de studio : pas de budget tapageur, pas de campagne d’exploitation qui ferait trembler les affiches, juste un long métrage familial qui a circulé en salles puis à la télévision, au point d’être montré plusieurs fois sur Disney Channel. Oui, on est plus près du conte moral du mercredi après-midi que du western qui sent la poudre. Et c’est précisément ce décalage qui le rend intéressant.
Le vrai sujet, ici, ce n’est pas la gloire du film, mais la manière dont un acteur aussi identifié à un rôle a fini par refermer sa carrière là où elle avait commencé à se disperser : dans l’Ouest, le vrai, le faux, le recyclé, bref le western comme refuge.
Un Skipper sur la selle, et pas pour faire joli
Dans The Red Fury, Hale Jr. n’a qu’un rôle secondaire : celui du docteur du bourg, Doc Kaminsky. Rien de flamboyant, rien qui lui permette de voler la vedette à Juan Gonzalez, qui incarne Frankie, un jeune Amérindien recueilli après être tombé d’un train, ni à Will Jordan, en veuf bourru et dresseur de chevaux. Le film joue la carte du lien progressif entre l’enfant silencieux et la bête sauvage du titre, un cheval que seul Frankie semble pouvoir apaiser. Le schéma est balisé, presque scolaire, mais il a cette douceur un peu désuète qui explique pourquoi certains spectateurs l’ont défendu avec tendresse sur Letterboxd.
Ce qui frappe, c’est la manière dont Hale Jr. surgit au milieu de cette petite mécanique familiale avec sa bonhomie habituelle. Il n’a pas grand-chose à faire, certes, mais sa présence suffit à rappeler tout un pan du cinéma populaire américain : celui des figures secondaires qui donnent de l’épaisseur à un monde. Le docteur du village, chez lui, c’est moins un personnage qu’un signe de reconnaissance. On le voit, on le croit, et ça suffit. Le film ne lui offre pas un grand adieu, mais il lui laisse un dernier trot dans la prairie.

Le western en mode survie, pas en mode conquête
À ce stade, il faut bien voir ce que raconte aussi The Red Fury sans le vouloir : l’état du western au milieu des années 1980. Le genre n’est plus le fer de lance d’Hollywood, il survit par fragments, par productions modestes, par téléfilms, par retours nostalgiques. Les grands récits de conquête ont laissé place à des objets plus petits, parfois familiaux, souvent fabriqués avec trois bouts de ficelle et un peu de conviction. Le film de Dayton ressemble à ça : une tentative de rejouer les valeurs du western classique, le courage, la transmission, l’intégration, sans vraiment intégrer les secousses idéologiques qui ont transformé le genre une décennie plus tôt.
Du coup, le résultat peut paraître figé, voire un peu lent. Mais ce n’est pas seulement un défaut de rythme ; c’est aussi la marque d’un cinéma qui regarde en arrière au lieu de foncer tête baissée vers la modernité. On pourrait presque dire que The Red Fury fait du surplace avec dignité. Et dans la carrière d’Alan Hale Jr., ce surplace a quelque chose de touchant : lui qui a traversé les westerns télévisés comme un habitué du saloon revient ici pour une dernière tournée, sans fanfare, sans trompettes. Pas de grand final, pas de panache hollywoodien. Juste une dernière apparition, et puis rideau. Le genre l’a porté pendant des décennies ; il lui rend un salut discret.
Une petite place dans la grande mémoire du genre
Ce qui donne du poids à ce film oublié, ce n’est pas sa réputation, mais sa fonction de capsule. Il condense un moment où le western n’est plus central, mais pas encore mort ; où les acteurs issus de l’âge d’or télévisuel continuent de circuler dans des productions modestes ; où la télévision, le cinéma familial et la nostalgie se mélangent sans complexe. Dans cette circulation, Hale Jr. apparaît comme une figure de continuité, un ancien du métier qui n’a jamais cessé de travailler, même quand les projecteurs s’étaient déplacés ailleurs.
Et puis il y a cette ironie douce, presque cruelle : l’un des visages les plus reconnaissables de la télévision américaine termine son dernier western dans un film que l’histoire a presque effacé. C’est le genre de détail que notre chère rédaction adore, parce qu’il raconte mieux une carrière qu’un palmarès de prix. Pas besoin de grand discours : un acteur, un genre, une dernière halte, et tout un pan de culture populaire qui remonte à la surface. Les carrières secondaires ont parfois les plus belles sorties de route.
Alors oui, The Red Fury n’est pas un chef-d’œuvre caché, ni même un de ces trésors qu’on exhume avec des trémolos dans la voix. Mais comme dernier western d’Alan Hale Jr., il a la politesse de la cohérence. Et ça, dans un Hollywood qui adore recycler ses mythes jusqu’à l’os, ce n’est déjà pas rien. Le Skipper a quitté l’île depuis longtemps ; il lui restait encore un cheval à saluer.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




