On a souvent vendu Adam Wingard comme un petit malin passé du cinéma de genre fauché au grand cirque des monstres géants. Sauf que derrière les explosions et les gratte-ciel en miettes, il y avait un autre combat, bien plus discret : celui du son, du goût, et de la mainmise des studios sur la bande originale.

Le parcours de Wingard dit déjà tout du piège. Révélé par You’re Next en 2011, film d’horreur modeste devenu rentable, puis confirmé avec The Guest en 2014, il a ensuite été propulsé dans le MonsterVerse de Warner Bros. et Legendary avec Godzilla vs. Kong en 2021, avant d’enchaîner avec Godzilla x Kong: The New Empire en 2024. Deux mastodontes, deux succès, et pourtant un goût d’inachevé. Car à l’échelle d’un blockbuster de cette taille, le réalisateur n’est pas toujours le chef d’orchestre qu’on imagine. Parfois, il est surtout celui qu’on laisse choisir entre trois options validées par le comité. Charmant, non ?

Le contexte économique, lui, n’a rien d’anecdotique. Godzilla vs. Kong est sorti en pleine sortie de crise sanitaire, à un moment où l’exploitation en salles cherchait désespérément un fer de lance pour ramener le public dans les multiplexes. Le film a fait son office, dépassant les 470 millions de dollars de recettes mondiales selon les chiffres d’exploitation généralement relayés par la presse spécialisée, dans une période où chaque blockbuster capable de remplir les caisses ressemblait à une bouée de sauvetage. Puis Godzilla x Kong: The New Empire a fait encore plus fort, franchissant les 570 millions de dollars dans le monde et devenant le plus gros succès de la franchise Godzilla au box office mondial. Autrement dit, Wingard a livré les résultats. Mais le résultat, justement, ne dit pas tout. Dans le MonsterVerse, la victoire commerciale n’efface pas forcément la sensation d’avoir laissé une partie de soi sur le parking.

Et c’est là que le vrai sujet commence : Wingard ne reproche pas aux monstres d’être trop gros, il reproche au système de ne pas lui avoir laissé signer la musique comme il l’entendait.

Le riff qu’on n’a pas laissé entrer dans le cadre

Dans l’échange rapporté après une projection de Onslaught en 2026, Wingard explique qu’il a aimé pouvoir injecter quelque chose de personnel dans ses deux Godzilla ; mais pas sur le terrain où il l’aurait voulu. Son obsession, dit-il en substance, allait vers une couleur très 1980s, très John Carpenter, très synthétique, là où les films ont finalement opté pour une approche plus balisée, entre morceaux préexistants et textures électroniques. Rien de scandaleux, évidemment. Mais dans un film de monstres, la musique n’est pas un simple habillage : c’est la moitié du vertige. C’est elle qui donne au colosse sa démarche, au chaos sa pulsation, à la destruction son élégance ou sa vulgarité.

Le détail est d’autant plus parlant que Wingard n’est pas un cinéaste neutre face au son. Sur The Guest, il avait déjà montré son goût pour les nappes synthétiques, les pulsations froides, les climats à la Carpenter qui transforment un thriller en machine à fantasmes rétro. Son cinéma n’a jamais été celui du naturalisme, mais celui de la stylisation assumée. Alors forcément, quand il arrive sur une franchise tentaculaire, avec ses impératifs de marque, ses validations croisées et ses producteurs qui serrent les boulons, le choc est frontal. Le problème n’est pas seulement de faire un film de studio ; c’est de faire un film de studio sans perdre la petite musique qui vous définit.

Le studio, ce monstre sacré qui choisit la playlist

Wingard raconte avoir tenté de faire venir Matthew Pusti, collaborateur déjà passé par son univers, pour composer Godzilla vs. Kong. L’idée n’a pas abouti. Le réalisateur évoque alors un moment très concret, très hollywoodien, où la décision ne lui appartient plus vraiment : les studios lui proposent un cadre de confiance, une liste fermée, et le reste relève du fantasme d’auteur. C’est la vieille histoire du blockbuster moderne : on vous confie un budget de production colossal, des cascades, des têtes d’affiche, des effets visuels à la chaîne, mais on garde la main sur ce qui peut encore faire dérailler la machine. La musique, souvent, entre dans cette catégorie sensible.

Il ne faut pas y voir une simple frustration de cinéaste capricieux. Dans l’économie des franchises, la bande originale sert aussi à stabiliser l’identité d’un univers étendu. On veut des signatures reconnaissables, des équipes éprouvées, des choix qui rassurent les actionnaires autant que les spectateurs. Junkie XL sur Godzilla vs. Kong, puis sur Godzilla x Kong: The New Empire avec Antonio Di Iorio en renfort, c’est aussi ça : une continuité industrielle, une logique de série, presque une gestion de marque. Hollywood adore parler de vision ; il adore encore plus quand cette vision reste compatible avec le tableur Excel.

Le paradoxe Wingard : auteur de genre, salarié du titan

Ce qui rend l’affaire intéressante, c’est que Wingard n’est pas un simple exécutant. Il a précisément été choisi parce qu’il savait apporter une énergie, une nervosité, un sens du rythme qui pouvaient réveiller un Godzilla parfois englué dans sa propre solennité. En ce sens, il a bel et bien laissé sa trace. Mais le MonsterVerse reste une machine à plusieurs étages, où le réalisateur compose avec une hiérarchie plus lourde qu’un kaiju en pleine charge. D’où cette impression étrange : ses films ont marché, ont rempli les salles, ont consolidé une franchise, et pourtant leur auteur en parle comme d’un compromis. Pas un échec, loin de là. Plutôt une victoire avec une petite écharde sous l’ongle.

Cette tension dit quelque chose de plus large sur le cinéma de franchise depuis une quinzaine d’années. Plus les studios misent sur des univers interconnectés, plus ils cherchent à lisser les écarts de ton, à verrouiller les signatures, à éviter les accidents heureux. Or Wingard vient du cinéma où l’accident fait partie du charme. You’re Next tenait aussi à sa capacité à déjouer les attentes ; The Guest brillait par sa façon de faire bifurquer le film de genre vers une zone plus pop, plus venimeuse. Dans le MonsterVerse, cette part de déviation se négocie au centimètre. Le cinéaste ne disparaît pas, mais il apprend à vivre dans la cage dorée du blockbuster.

Le bruit des chiffres, le silence des regrets

Et puis il y a les chiffres, qui ont toujours le dernier mot dans ce genre d’histoire. Godzilla x Kong: The New Empire est devenu le plus gros succès mondial de la saga Godzilla, avec plus de 570 millions de dollars récoltés. Godzilla vs. Kong a lui aussi rempli sa mission, en redonnant de l’oxygène à l’exploitation en salles au moment où elle en avait le plus besoin. D’un point de vue industriel, le bilan est impeccable. D’un point de vue artistique, Wingard laisse entendre qu’il aurait aimé pousser le curseur ailleurs, notamment du côté d’une musique plus personnelle, plus radicale, plus alignée avec son imaginaire. Ce n’est pas un drame shakespearien, mais c’est exactement le genre de friction qui raconte mieux Hollywood que mille communiqués.

Le plus amusant, au fond, c’est que cette frustration n’empêche pas Wingard de rester dans la partie. Il ne crache pas dans la soupe, il en décrit juste la recette avec un peu plus de franchise que d’habitude. Et ça, dans un système où tout le monde parle comme s’il signait une déclaration d’amour à la machine, ça fait presque du bien. Le MonsterVerse lui a offert un trône ; lui aurait préféré choisir la bande-son du couronnement.

Alors oui, Onslaught arrive le 4 septembre 2026 en salles, et Wingard semble déjà regarder ailleurs, vers un terrain plus intime, plus nerveux, plus libre. Peut-être qu’au fond, le vrai monstre de ses Godzilla n’était pas le lézard géant. C’était le compromis. Et celui-là, contrairement à Kong, ne se laisse jamais vraiment dompter.

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