À Venise, Tsukamoto Shinya ne vient pas faire de la figuration chic sur le tapis rouge : il débarque avec un film qui demande, frontalement, ce qu’on fait des crimes quand les survivants se taisent. Mr Nelson, Did You Kill People ? n’a rien d’un objet aimable, et c’est précisément pour ça qu’il secoue la compétition.

Né quinze ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, Tsukamoto appartient à cette génération qui n’a pas connu le conflit mais a grandi dans son ombre portée. Le cinéaste explique avoir été élevé dans l’idée d’un monde pacifié, presque lisse, avant de découvrir que, sous la surface, les blessures continuaient de travailler les corps, les familles et les consciences. Ce décalage entre l’image d’un Japon reconstruit et la persistance d’une mémoire enfouie irrigue toute son œuvre, de Tetsuo à Fires on the Plain, où la chair, la violence et l’histoire se cognent jusqu’à l’écœurement. Chez lui, la guerre n’est jamais un décor : c’est une maladie chronique.

Dans la plus pure tradition des grands films de la Mostra qui aiment mettre le spectateur au pied du mur, Mr Nelson, Did You Kill People ? s’inscrit dans cette veine du cinéma qui ne cherche pas à réconcilier, mais à déranger. Et tant mieux, parce qu’on a déjà assez de productions qui confondent mémoire et petit supplément d’âme. Tsukamoto, lui, préfère les questions qui grattent, celles qui ne se referment pas proprement au générique. Le confort, très peu pour lui ; la culpabilité, en revanche, il en fait un moteur dramatique.

Le passé ne passe pas, il cogne à la porte

Pour comprendre la portée d’un tel film, il faut rappeler à quel point le cinéma japonais a longtemps travaillé la guerre comme une cicatrice nationale. Après 1945, des cinéastes comme Kon Ichikawa, Masaki Kobayashi ou Kaneto Shindô ont filmé les ruines, la faim, l’humiliation et la désillusion avec une rigueur qui a façonné une mémoire collective autrement plus troublante que les discours officiels. Tsukamoto s’inscrit dans cette lignée, mais avec sa propre manière de faire dérailler le réel : chez lui, le corps devient un champ de bataille, la mise en scène une machine à faire remonter ce qu’on voudrait enterrer. Il ne raconte pas l’Histoire, il la fait suinter.

Le titre même, Mr Nelson, Did You Kill People ?, a quelque chose de glaçant dans sa simplicité presque enfantine. On dirait une question posée sans détour, sans filtre, sans le vernis diplomatique qui permet d’éviter les sujets qui fâchent. Et c’est là que Tsukamoto est malin comme un vieux renard : il sait que la brutalité la plus efficace n’est pas toujours dans l’image, mais dans l’énoncé. Une phrase suffit parfois à faire vaciller tout un édifice moral. Le film ne demande pas si l’on a souffert, mais qui a fait souffrir. Nuance, et pas des moindres.

Tsukamoto, ce sale gosse du cinéma d’auteur

Autre valeur sûre de son cinéma : la manière dont Tsukamoto refuse le joli emballage. Même lorsqu’il travaille un sujet historique, il garde cette énergie nerveuse, presque punk, qui le distingue des auteurs plus compassés. On est loin du monument figé, du drame patrimonial bien repassé. Chez lui, la mise en scène transpire, trébuche, mord. C’est du cinéma qui a les nerfs à vif, pas un exposé de musée avec éclairage tamisé. Et c’est précisément ce qui rend sa présence à Venise stimulante : dans un festival souvent prompt à sacraliser ses auteurs, Tsukamoto rappelle qu’un film peut encore être une gifle. Un monstre sacré ? Non. Un monstre tout court, et c’est bien plus intéressant.

Ce qui traverse aussi ce projet, c’est la question de la transmission. Comment hérite-t-on d’une guerre qu’on n’a pas vécue ? Que fait-on des silences de la génération précédente ? Comment filmer un passé dont les témoins ont parfois préféré détourner les yeux ? Tsukamoto ne répond pas avec des slogans, il fabrique du trouble. Et dans un paysage où tant de films historiques se contentent de cocher les cases du drame sérieux, cette obstination à faire du cinéma un lieu d’inconfort a quelque chose de salutaire. Il ne cherche pas à rassurer la mémoire ; il l’empêche de s’endormir.

Venise, ou l’art d’aimer les films qui dérangent

La compétition vénitienne adore ce genre d’opus qui divise sans s’excuser. C’est même l’un des rares endroits où un film peut encore exister comme objet de friction, pas seulement comme produit culturel bien marketé. Tsukamoto y trouve un terrain idéal : un festival qui aime les auteurs à haute tension, les visions qui débordent, les œuvres qui refusent le consensus mou. Et on imagine sans peine que Mr Nelson, Did You Kill People ? ne sera pas là pour distribuer des câlins. Heureusement, le cinéma n’a pas été inventé pour nous border.

Ce qui rend la proposition de Tsukamoto si précieuse, c’est qu’elle ne se contente pas de parler du passé : elle interroge notre façon contemporaine d’en hériter, de le lisser, de le neutraliser. À l’heure où tant de récits historiques se transforment en produits de prestige, il y a quelque chose de presque insolent à revenir à la question la plus nue qui soit : qui a fait quoi, et qui a choisi de se taire ? Pas besoin d’en rajouter. La question suffit à faire trembler la salle. Et quand un film parvient encore à ça, on peut bien lui pardonner de ne pas être confortable.

Au fond, Tsukamoto ne demande pas qu’on l’admire. Il demande qu’on écoute, qu’on regarde, qu’on accepte d’être un peu mal à l’aise. Ce n’est pas très vendeur, évidemment. C’est même l’inverse. Mais c’est exactement pour ça qu’on y tient.

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