Tom Holland a longtemps gardé une petite dent contre November Criminals, et franchement, on le comprend : rater un rôle qu’on croit taillé pour soi, puis voir le film s’écraser dans les orties, ça pique l’ego et ça nourrit les regrets pour un bon moment.

À l’époque où le long métrage de Sacha Gervasi sort en 2017, l’affaire a tout du mauvais timing industriel. Tourné avec un casting qui avait de la gueule sur le papier, porté par Ansel Elgort, Chloë Grace Moretz, Catherine Keener et David Strathairn, le film arrive après un parcours de distribution bancal : terminé depuis un moment, il traîne sur l’étagère avant une sortie très discrète en vidéo à la demande puis une exploitation en salles microscopique. Résultat, personne ne se précipite, la critique sort les couteaux, et le film finit avec un score de 0 % sur Rotten Tomatoes. Douze critiques seulement ont été comptabilisées, ce qui dit déjà l’ampleur du naufrage. On est dans le cas d’école du projet qui sentait le pépin avant même d’avoir touché le box-office.

Pourtant, sur le papier, November Criminals avait de quoi attirer des jeunes acteurs en quête de tremplin. Adapté du roman de Sam Munson, le film suit un ado qui enquête sur le meurtre de son ami, sur fond de lycée, de tensions sociales et de faux-semblants de quartier. Le genre, en 2015-2017, reste encore une petite machine à fantasmes pour les studios et les agents : un thriller “prestige” pour jeunes adultes, avec assez de gravité pour faire sérieux, assez de romance pour faire vendre. Sauf que la recette, ici, tourne au vinaigre. Et c’est précisément là que le cas Holland devient savoureux, sans qu’on parle d’un quelconque miracle rétrospectif : l’acteur ne regrette pas seulement un rôle, il regrette ce qu’il imaginait être une rampe de lancement. Il a perdu un film ; il a surtout perdu une projection mentale.

Le vrai sujet, au fond, ce n’est pas November Criminals : c’est la manière dont un acteur fabrique sa propre mythologie à partir d’un casting raté.

Le coup de fil qui ne vient pas, et le petit séisme intérieur

En 2021, Tom Holland revient sur cet épisode dans Backstage Magazine et raconte avoir été très proche du rôle. Il dit avoir pris le refus de plein fouet, au point d’être franchement en colère. Rien d’exceptionnel, au fond : à cet âge-là, surtout quand on sort d’une ascension express, chaque audition ratée ressemble à une porte qui se claque au nez. Holland sort alors de Billy Elliot sur scène, a déjà explosé dans Captain America: Civil War et commence à comprendre qu’Hollywood adore les trajectoires fulgurantes, mais adore encore plus les faire dérailler au premier virage. Son père, Dominic Holland, écrivain et humoriste, lui rappelle une vérité que l’industrie préfère souvent maquiller : perdre fait partie du métier. Le rejet n’est pas une anomalie du système, c’est son carburant.

Ce qui est intéressant, c’est la façon dont Holland raconte ce moment avec une sincérité presque désarmante. Il ne dit pas : “dommage, tant pis”. Il dit : j’y ai cru, j’ai voulu ce film, j’ai pensé qu’il pouvait me faire passer un cap. Cette idée de “steppingstone”, de marche vers une carrière plus adulte, dit beaucoup de la pression qui pèse sur les jeunes têtes d’affiche britanniques débarquées à Hollywood. On leur demande d’être bankable, crédibles, malléables, et si possible déjà légendaires avant d’avoir eu le temps de se planter. C’est un peu violent, non ?

Affiche de November Criminals
Affiche de November Criminals

Un thriller en carton-pâte, des acteurs sous-exploités

Le problème de November Criminals, c’est qu’il ne tient pas sa promesse de départ. Le film voudrait mêler enquête adolescente, drame sentimental et polar social, mais il reste coincé dans une écriture trop mince, des personnages à peine esquissés et une mise en scène qui ne transforme jamais son matériau en vraie tension. Glenn Kenny, pour RogerEbert.com, pointe d’ailleurs le caractère unidimensionnel des protagonistes et le gâchis que représentent des interprètes comme Strathairn et Keener. On ne va pas lui donner tort : quand des acteurs de cette trempe semblent errer dans un décor qui ne leur offre rien à mordre, c’est que le scénario a déjà perdu la bataille. Le film veut faire du roman noir pour ados, il finit en brouillon de polar.

On peut aussi lire ce naufrage comme un symptôme plus large. Au milieu des années 2010, le cinéma teen tente encore de survivre entre les restes de la vague Twilight, les franchises dystopiques et les tentatives de “young adult drama” plus sérieux. Beaucoup de projets cherchent le point d’équilibre entre mélodrame et thriller, mais peu y parviennent. November Criminals arrive trop tard, trop mollement, avec une identité floue. Et quand un film n’a ni la nervosité d’un vrai polar ni la fièvre d’un vrai mélodrame, il ne reste plus grand-chose à sauver. Même pas une scène culte à ressortir au comptoir, ce qui est quand même un signe.

Le fantôme d’un rôle et la revanche du calendrier

Le plus ironique dans cette histoire, c’est que Tom Holland a depuis largement rattrapé le coup. En 2026, il se retrouve au centre de deux mastodontes du box-office avec Spider-Man: Brand New Day et The Odyssey, au point que le rôle perdu de 2015 ressemble presque à une anecdote de jeunesse. Mais l’anecdote reste parlante, parce qu’elle montre comment une carrière se construit aussi sur des bifurcations invisibles : un oui, un non, un casting qui bascule, et toute la suite change de couleur. Si Holland avait décroché November Criminals, aurait-il gagné quelque chose ? Peut-être un film de plus. Peut-être un peu de visibilité. Peut-être aussi une petite claque critique. On ne saura jamais. Et c’est très bien comme ça.

Ce qui compte, c’est que le film existe désormais comme une sorte de contre-exemple parfait : un projet qui a eu ses acteurs, son réalisateur, son roman source, son packaging, mais pas son étincelle. Et Holland, lui, a eu sa leçon de carrière avant de devenir l’un des visages les plus rentables de sa génération. Pas mal pour un garçon à qui on a expliqué, en substance, qu’on ne gagne pas sans perdre un peu. Au fond, November Criminals n’a pas surtout raté Tom Holland ; il lui a offert un excellent motif pour ne plus jamais confondre désir et destin.

Alors oui, on peut toujours se demander si le film aurait été meilleur avec lui. Mais la vraie question est ailleurs : combien de grands rôles naissent d’un refus qui, sur le moment, ressemble à une petite catastrophe ?

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